![]() |
Nouvelles
de Métry - Introduction
|
![]() |
|
Ma grand-mère maternelle habite la dernière maison d’un hameau de la Charente profonde : Métry. Elle est haute comme trois pommes mais son profond regard bleu clair fait vite oublier sa taille. Il vous perce comme un fleuret affûté au point que vous avez du mal à le soutenir. Vous êtes mis à nu en un instant, déjà sur la défensive avant d’avoir engagé le dialogue. Malgré ses rides, ses cheveux blancs tressés, roulés en chignon, elle rayonne de pertinence et de sagesse. Je l’ai vue plus souvent en colère qu’en pleurs. Il faut dire que le garnement que je suis lui en fait voir de toutes les couleurs. Elle n’est pas mélancolique malgré une vie isolée dans la campagne. Son intelligence et sa sagacité transpirent dans les paroles et le regard. Elle est extrêmement attachante. Vu de mes dix ans, j’ai l’impression qu’elle connaît tout ce qu’on doit connaître à la campagne. Elle vit dans une ferme depuis son enfance, elle ne connaît pas la vie trépidante des villes. Elle a un peu voyagé, pour une paysanne de cette époque ; elle est allée visiter l’exposition internationale du grand village de Paris en trente six, peu de temps avant la deuxième guerre mondiale. Elle nous a accompagnés aussi une fois jusqu’à Marseille lors d’un de nos départs pour l’Afrique. Mais à part Angoulême et Limoges où elle a séjourné quelques temps chez des parents, elle n’a jamais apprécié les rues encombrées et l’atmosphère polluée de la majorité de nos villes. Elle ne comprend pas comment les gens peuvent vivre entassés dans les cités, dans la cacophonie des moteurs. Alors qu’à la campagne, le silence n’est perturbé que par la ritournelle des oiseaux et celui, indolent, de la brise dans les feuilles bruissantes. Elle vit tranquille, en autarcie dans ce petit village où son jardin et les fermiers à qui elle loue les terres de ses fermes, lui procurent pratiquement tout ce dont elle a besoin pour vivre. Seul le boulanger ou l’épicier qui passent deux fois par semaine, lui procurent la couronne de pain frais qui, après chaque repas, soigneusement pliée dans un torchon, se conserve jusqu’à leur prochain passage. Elle est toujours habillée de noir depuis ses veuvages. Elle porte, été comme hiver une blouse de coton noir comme ma blouse d’écolier. La mienne est grise. La grande sagesse de notre système éducatif, déjà plombé par les idées avancées du socialisme, a décidé que tous les écoliers français de cette époque s’habilleraient du gris administratif. C’est une couleur peu salissante et vraiment pas chatoyante, mais elle permet surtout de cacher les inégalités. Pour égayer la monotonie des automnes charentais, on aurait pu mieux faire. Les cours de récréation, ne risquent pas d’inspirer Monet ou Gaugin. C’est la grisaille généralisée, elles sont goudronnées, c’est à dire du plus beau gris qu’on puisse faire sous le soleil, les enfants sont habillés de gris, histoire de ne pas trop contraster avec l’environnement monotone. La télévision balbutiante est, il est vrai, encore en noir et blanc. Perturber les élèves avec du bleu, du rouge ou du jaune ! Mais quelle idée saugrenue ! On ne sait jamais ! Quelques couleurs attrayantes, pourraient leur donner des idées à ces jeunes garnements en trop plein d’imagination. Son premier mari est mort juste après leur mariage, au début de la grande guerre, celle de dix neuf cent quatorze. Elle n’a pas eu le temps de s’habituer à la vie commune et à bien le connaître, elle ne m’en a pratiquement jamais parlé. Son second mari, mon grand-père, le facteur que j’ai à peine connu, a perdu un bras pendant la même grande guerre. Un mort et un estropié, voilà ce qui lui restait de sa vie de jeune épousée. Sacrée jeunesse, d’aucuns diront que cela forge le caractère. Je pense que s’il n’est pas au départ, en acier, il doit rester quelques séquelles de ces maudites aventures pendant tout le reste de sa vie. Les évènements qu’elle a subis dans ses jeunes années ont durci son caractère. Il est bien trempé. Personne ne la contredit sans des arguments mûrement réfléchis. Son caractère parfois intraitable, déteindra sur celui de ma mère qui prendra beaucoup de celui-ci, atténué, il est vrai par une plus grande culture due à la lecture et les voyages. Elle ne se rend à la ville de Chasseneuil que pour aller à la foire quand elle a des lapins à vendre ou des emplettes à faire. Ses achats se limitent le plus souvent à des épices et du sel, plus de la mort au rat ou de la taupicine car ces deux prédateurs sont les plus grands ennemis d’une cultivatrice qui veut conserver ses légumes et ses fruits tout l’hiver. Le téléphone et la télévision n’ont pas cours dans le village. Les nouvelles de l’extérieur ne sont connues que par la radio quand il s’agit de grands évènements ou de déclarations politiques ; ou par le journal local pour connaître les naissances, les décès et les chats écrasés du canton. Évidemment les ragots colportés par le facteur et les itinérants locaux tiennent lieu d’informations objectives sur ce qui ce passe dans les environs immédiats.
Tous les habitants du hameau sont tournés vers la terre, leur seule ressource, la sève de leur vie, de la vie des paysans. Ils n’ont de cesse que de la travailler, de la bichonner pour qu’elle leur donne ses meilleurs fruits, de lui parler lorsqu’ils sont dans le malheur. C’est leur confidente, celle à laquelle ils se confient sans pudeur, comme à une mère, le plus souvent en silence, de ces silences que l’on entend loin, très loin, sauf dans les villes où on l’a oubliée depuis longtemps. La ferme est constituée d’une bâtisse tout en longueur qui enchaîne les écuries, les granges et les étables, avant de se terminer par la partie habitation. Cet ensemble est bordé, devant par une large cour séparée en son milieu par une barre de maisonnettes mitoyennes, d’un mètre de haut, habitées par les lapins : les toits à lapins. Derrière, la maison donne directement sur un pré à vaches. La cour s’ouvre d’un coté sur le chemin du village par un grand portail à deux battants inégaux, et, à l’autre bout elle se termine par le jardin potager précédé par un cognassier dont les formes étranges me font penser à un dragon. Ses branches ont dû pousser quand il avait des crampes, car elles forment parfois des angles droits et noueux comme des doigts de sorcière. Cet arbre est si moche qu’il provoque en moi un élan de tendresse. Je l’adopte rapidement comme un compagnon de jeu. Quel étonnement, en goûtant, un jour de la gelée de coings, j’ai du mal à imaginer qu’un arbre aussi rabougri, aussi vilain et tordu, puisse donner des fruits dont le jus une fois cuit est si bon. La nature réserve parfois des surprises ! Pour moi, beauté et bon goût devaient automatiquement aller ensemble. J’apprendrai par la suite qu’il y a effectivement des tas d’exceptions. La maison est bordée par un trottoir cimenté que mes genoux rencontreront à plusieurs reprises pour mon plus grand désarroi. La cour, devant la maison, est recouverte d’un tapis d’herbe épaisse que les poules fleurissent de leur crottes et de trous qu’elles creusent en grattant pour découvrir les vers de terre et autres friandises cachées sous elles. Habituellement, elles sont enfermées dans leur enclos. Des pots de géranium forment une allée qui monte vers le puits. Leur senteur essaie de faire oublier les effluves des toits à lapin, des étables, des écuries et du poulailler. Un grand tilleul recouvre en partie les clapiers, il les protège, l’été, de son ombre fraîche. Deux prunus entourent le portillon donnant sur le chemin de Chante Buse. Là bas, dans ce hameau de trois maisons, à peine éloigné d’un kilomètre de Métry, vit Alain Destrée un de mes grands copains d’alors. Métry est construit sur une colline. Cinq fermes constituent les habitations du haut, elles abritent les Arnaud, les Chambord, les Sardins, les Patureaux et la Marie Chartier, ma grand-mère ; Cinq autres celles du bas ou vivent les Villard, les Raynaud, les Michaux-Lavallade, les Livertou et les Cident. J’adore aller retrouver les chemins creux, les champs, les vignes et les bois où le temps s’arrête, où la nature s’offre sans pudeur à mon œil curieux et à mon esprit interrogateur qui veut toujours en savoir plus sur tous ces êtres qui nous entourent, qui font la vie et que nous ignorons le plus souvent. Après ma petite enfance passée en partie en Afrique et en Corse, je me retrouve chez ma grand-mère où je découvre, cet été là, la vie des paysans charentais, leurs joies et leurs peines, leurs contraintes dues à la dure vie dans les fermes, les animaux, le gibier, les insectes et tout un environnement inconnu jusqu’alors. Cette campagne n’a pas, contrairement à l’Afrique, l’air bien redoutable, d’où, pour moi la découverte d’une nouvelle liberté, car je peux m’éloigner de la ferme, dans les champs, les bois et les vignes qui entourent le hameau. Je retrouve des enfants de mon âge qui eux connaissent depuis longtemps cette vie dure des paysans charentais. En été la vie semble douce et facile, malgré, les craintes de pluie pendant les foins ou les moissons et le harassant labeur que représente le travail répétitif de chaque jour. Les animaux domestiques demandent une attention quotidienne, ils mangent tous les jours. Tous les jours il faut traire les vaches et les chèvres, changer leur litière, surveiller les bobos et les maladies. Le travail dans les champs est difficile car la mécanisation à outrance n’a pas encore transformé les paysans en chef d’entreprise dont les soucis de rentabilité, les contraintes fiscales et les emprunts bancaires, leur font, aujourd’hui, oublier leur vraie mission. Il ne faut pas s’étonner maintenant de voir apparaître des maladies surprises, la mal bouffe et les ravages de certaines épidémies. « Lorsque les technocrates prendront le pouvoir, dans le désert, - comme disait si bien Coluche, - au bout de quelques années il faudra qu’ils achètent le sable ailleurs. » Malheureusement, ils l’ont pris dans nos campagnes, nous pouvons en voir le résultat maintenant. Le temps n’est plus loin ou nous allons être obligés d’acheter notre nourriture aux africains. |