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Le mois de septembre, cette année, est pluvieux et orageux, habituellement la saison des orages se termine avec la rentrée des classes, mais cette année les orages ont décidé de nous réveiller pratiquement chaque nuit depuis une semaine. Je ne sais pas quoi faire en cette fin d’après midi, il fait une chaleur étouffante, les hirondelles virevoltent en criant au-dessus de la cour devant moi, elles piquent en rase motte au-dessus de la mare, le bec grand ouvert, pour attraper les mouches et moustiques qui volent en épais nuages miniatures. Les nuées changent sans arrêt de position dés qu’un oiseau les transperce, elles sont en constante évolution, leur forme ne s’arrête pas de se modifier instantanément, comme dans un film en accélérer. Soudain, de grosses gouttes éclatent autour de moi, soulevant la poussière de la cour, crépitant bruyamment sur les tuiles et battant les feuillages dans un bruit d’enfer. Toutes les poules se précipitent à l’abri du poulailler. Loulou est rentré comme une flèche en dérapant sur le trottoir, je le suis en courant avant d’être trempé à mon tour. Grand-mère est inquiète, elle reste plantée devant la porte grande ouverte malgré les éclaboussures du trottoir, elle met ses deux points sur les hanches :
Maintenant il pleut fort, et, on entend au loin quelques grondements qui s’amplifient de minute en minute. Seuls les canards sont satisfaits, ils déambulent tranquillement sans se soucier de l’eau céleste, au contraire ils semblent véritablement l’apprécier, ils étirent leur cou vers les cieux pour en recevoir davantage, ils prennent leur douche en cancanant de plaisir, il y en a même un qui bat des ailes à qui mieux mieux puis il frétille de la queue en poussant un coin coin de rire. J’ai le nez collé à la porte-fenêtre de la « vieille chambre ». Cette pièce a été l’habitation de la grand-mère de ma mère, mon arrière-grand-mère, qui a fini ses jours paisiblement, ici, à coté du reste de la famille. Je ne me rappelle pas de cette très vieille dame, mais ma sœur, Marie Noëlle, s’en souvient un peu, c’était sa nounou lorsqu’elle était restée en France lors de l’un de nos séjours africains. De nos jours, il est difficile de garder chez soi ses parents. Les personnes âgées vivent de plus en plus vieilles grâce aux progrès fantastiques de la médecine. Évidemment cet allongement de la vie coûte cher à la communauté, mais aussi aux familles qui n’ont plus les moyens ou la place pour les accueillir. Elles ne peuvent pas subvenir aux besoins des personnes dépendantes. Autrefois, aucune aide n’existait, il était donc évident pour les familles de garder ses parents âgés chez soi, puisqu’il n’y avait aucune autre solution. La gestion des personnes âgées était certainement plus humaine et mieux équilibrée. Mais, comment gérer des personnes qui perdent la tête, et à qui les enfants doivent encore le respect ? La séparation de la gestion de ces personnes d’avec les liens familiaux permet d’obtenir de leur part une meilleure participation ou du moins une meilleure acceptation de certaines contraintes. Mais pour l’instant j’observe la pluie battante, et les éclairs qui sont de plus en plus lumineux. Je reste perplexe devant un tel déchaînement. Quelles sont les forces de la nature qui provoquent de pareils zigzags lumineux ? Pourquoi des zigzags ? La flèche incandescente se cogne-t-elle à quelques murs invisibles, pourquoi rebondit-elle dans une autre direction ? Sans doute, des obstacles existent dans le ciel ! J’essaie de mieux voir les murs invisibles. Mais malgré tous mes efforts pour scruter les rebonds, je n’ai pas le temps de voir sur quoi la flèche lumineuse tape. J’ai appris à compter le temps qui s’écoule entre l’éclair et le grondement. L’orage n’est vraiment plus qu’à quelques centaines de mètre. Je suis toujours fasciné, le nez toujours collé à la vitre, je n’ai pas peur, je me sens en sécurité dans cette vielle maison qui a dû en voir d’autres. A aucun moment je ne peux imaginer que l’orage ou plutôt l’éclair puisse tomber sur la maison. Les paratonnerres sont là pour nous protéger, un cousin m’a appris ce que c’était, j’ai vaguement compris qu’il suffisait d’avoir une pointe métallique, en l’air, en haut d’un mât, pour que la foudre soit attirée par ce pic et lui tombe dessus. Je suis sûr qu’il doit y en avoir un pas loin. Je n’approfondis pas en me disant que le mas de l’antenne de radio du voisin doit faire office de paratonnerre. Il ne s’écoule maintenant plus que deux secondes entre les éclairs et le fracas du grondement qui commence à me brasser l’estomac, comme des coups de poing un peu amortis. Je perçois des petits crépitements électriques avant le grondement infernal. Grand-mère me dit :
J’ai vécu des orages très violents au Congo à la saison des pluies, j’ai l’habitude des soirées éclairées à la bougie. Mais je ne connais pas les vieilles lampes à pétrole, ça fait longtemps que je l’observe, elle trône sur le vieux buffet, posée sur un napperon juste de la grandeur de son trépied. Son grand tube en verre me parait fragile, on dirait une vieille dame à la taille fine et la poitrine très rebondie, surmontée d’un haut chapeau transparent. En fait, je découvrirai que l’enflure contient le réservoir de pétrole et que la flamme va être couverte par le chapeau de verre. Quel magnifique objet, un peu inquiétant pour l’instant. J’apporte le pétrole à grand-mère qui essuie avec précaution le tube et remplit doucement le ventre de la lampe à l’aide d’un entonnoir trop grand à mon point de vue, mais pour éviter toute polémique, je garde mes réflexions pour moi. Évidemment le petit réservoir déborde avant que l’entonnoir ne soit vide. « Gagné » dis-je en moi-même. Grand-mère me regarde en fronçant les sourcils. Elle a compris que j’avais compris dès le départ.
J’imagine grand-mère avec une barbichette et des cornes comme la chèvre de Livertou. Je rigole en moi-même en revenant vers la porte-fenêtre. Là, je reste figé devant le spectacle. Je suis sans voix un éclair est entrain de tomber sur l’énorme chêne du voisin, je suis ébloui, aveuglé, il me semble qu’il est tout en feu, comme le buisson ardent de Moïse me dis-je. Mais ce qui me paraît étrange c’est que tout se fait sans bruit, seul un fort crépitement de type électrique m’entoure, je me retourne vers grand-mère pour lui montrer, je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche quand l’énorme fracas de l’enfer nous assourdit complètement. Hébétés et sourds nous nous regardons, je parle à grand-mère mais le son de ma voix est caverneux et lointain, je n’entends pas ma propre voix. Je regarde dehors. Le spectacle est effrayant. A la place du chêne il y a un tronc éclaté en mille aiguilles de bois blanc dressées vers le ciel, plus une branche, elles sont toutes parterre à moitié calcinées. Du fier et bel arbre, il ne reste rien. Je me dis que Monsieur De Lafontaine aurait pu écrire une autre fable. Évidemment, il n’y a plus d’électricité. Grand-mère allume rapidement une bougie, je l’entends au loin me demander si tout va bien, je lui réponds en criant car j’ai l’impression qu’elle est à plusieurs centaines de mètre de moi. Encore abasourdi, je la regarde allumer la lampe à pétrole, elle remonte la mèche et l’allume. Une grande flamme jaune monte vers le plafond, suivit par une fumée noire comme la suie. Elle règle la hauteur de la mèche avec la molette d’une vis sans fin jusqu’à ce que la flamme ne fume plus, puis, à ma grande surprise, elle coiffe le tout, avec le verre de lampe.
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