Le Noyer
     

Nous sommes assis sous le noyer. Le long du tronc, l’écorce est claire, pas très lisse mais bien dessinée par des nervures légèrement crevassées. Il est gigantesque, légèrement penché, son tronc se sépare assez rapidement en deux grosses branches, son feuillage épais fait une bonne ombre sous laquelle s’étend un accueillant tapis d’herbe courte et drue. Nous sommes surpris par un cri saccadé comme une casserole qui descendrait un escalier.

  • C’est un pivert.

Me dit grand-mère qui se lève et va reprendre son labeur. Le cri est venu des châtaigniers qui sont en face, de l’autre coté du chemin de la Rivaille. Il se renouvelle encore une fois. Ma grand-mère me dit qu’on doit le déranger. Je retourne dans le chemin pour voir si je l’aperçois. Je regarde un moment le nez en l’air, cherchant dans les branches du châtaigner. Une petite ombre colorée glisse le long du tronc, je suis intrigué, ce n’est pas un écureuil, il n’avait pas de queue touffue, et puis c’était rouge et vert me semble-t-il. Hop le revoilà, c’est effectivement un oiseau qui se tient agrippé verticalement au tronc par ses petites pattes courtes. Il est magnifique, la tête couronnée de rouge. Le bec pointu est assez gros. Le corps est vert légèrement jaune avec des raies sur les ailes. C’est la première fois que j’en vois un de si près. Je suis immobile comme une statue pour ne pas l’effrayer, je retiens mon souffle de peur qu’il s’envole. Mais il s’en va dans un vol chaotique, il bat des ailes deux ou trois fois très rapidement en montant, puis il les referme le long de son corps et plonge en avant, puis il rebat des ailes et ainsi de suite. Son vol fait penser à une succession de vagues qui montent et qui descendent. Ce n’est ni esthétique ni efficace. Les buses qui planent des heures avec leurs grandes ailes déployées n’ont pas l’air de se fatiguer du tout. Elles devraient lui donner des leçons car il me parait peiner beaucoup avec son drôle de vol. Ha, il est allé dans le noyer. Je suis encore là, perdu dans mes pensées en songeant à la vision qui m’est apparue quand je le vois repasser dans l’autre sens. Je me demande pourquoi, lorsqu’un deuxième pivert le croise et va se poser aussi dans le noyer. L’étrange ballet continue pendant un moment. Je décide de me rapprocher du noyer pour comprendre à quoi correspond ce trafic. Je me cache derrière le mur. De ce poste d’observation, je vois l’oiseau rentrer dans le feuillage, s’agripper au tronc et disparaître dans un trou. Dix secondes après il ressort regarde autour du trou et repart. Je remarque qu’il a toujours quelque chose dans le bec en arrivant et qu’il n’a rien en repartant. Il doit avoir des petits et il fait ces va-et-vient pour les nourrir.

Je voudrais bien les voir moi aussi. Mais le trou est situé en haut de la fourche. Je regarde comment je pourrais monter. Le bas du tronc est lisse, aucune branche à portée de main. Si je pouvais atteindre la fourche ce serait gagné. Tout à ma réflexion, je porte les yeux sur la charrette. Elle n’est pas assez haute, c’est vrai. Mais si je la mets verticalement le long du tronc, je pourrais monter le long de ses bras, ce qui me permettra d’atteindre mon but. Pendant ce temps là, la ronde des piverts continue inlassablement. Grand-mère, si elle m’aperçoit, va me crier après. Bon, c’est décidé, je tente le coup, la curiosité est la plus forte. Je tire la charrette à bras sous le noyer, je la vide de son contenu et je la hisse verticalement non sans peine car elle est plus lourde les roues en l’air. J’entame l’escalade, c’est relativement facile au début. Les bras ont peu de prises mais je m’en sors. Pour atteindre la fourche il me manque quelques centimètres, je saute et attrape la branche. Mais sous la poussée, l’échafaudage précaire s’est effondré, le retour risque d’être plus difficile. Pendu par une main dans une position acrobatique j’essaie d’effectuer un rétablissement, quand soudain le cri effrayant du pivert manque de me faire lâcher prise. Il n’a pas l’air d’accord avec mon entreprise. Je crois que je le dérange vraiment, car il s’enfuit en réitérant ses reproches. Je réussis à me hisser au niveau de l’ouverture du trou. J’essaie de voir quelque chose, mais le contraste avec la lumière de l’extérieur est trop fort et dans un premier temps ce n’est qu’un fond noir. Peu à peu, je distingue des formes bizarres. Un bruit de léger gargouillis sort du trou. Je réalise soudain que je vois des becs grand ouverts, tendus vers l’ouverture, des gorges roses qui crient famine. Je reste là, sans faire de bruit, les becs se referment, les voraces se calment. Dès que je fais le moindre bruit, aussitôt les becs grands ouverts se tendent à nouveau, c’est automatique. Je n’ai rien à leur donner. Je réalise que je ne sais évidemment pas ce qu’ils mangent. Ne voulant pas les laisser plus longtemps sans nourriture, d’autant que père pivert crie de plus en plus fort, je décide de redescendre. La chose ne me parait pas très facile car la charrette est tombée. À ce moment là, j’aperçois grand-mère au pied du noyer qui secoue sa main près de son visage en signe de la fessée qui m’attend. Je ne suis pas très fier. Je commence à lui raconter ce que j’ai vu et qui m’est apparu extraordinaire. Elle me dit qu’elle savait qu’il y avait un nid de pivert dans le noyer, mais elle ne voulait pas me le dire exprès, car, elle savait bien que je serais tenté par la curiosité. Elle me dit de sauter, ce n’est pas si haut et le tapis d’herbe est épais, il amortira le choc. Je saute et rebondi, mon genou rencontrant au passage mon menton, mes dents se referment violemment sur ma langue. J’ai l’impression que je n’ai plus de langue. La douleur me remplit les yeux de larmes, mais je ne veux pas pleurer, je ne suis pas une mauviette quand même. Grand-mère, voyant ma détresse, décide de me consoler plutôt que de me donner la raclée promise. Finalement tout va bien, ma langue est entière. Les piverts recommencent leur ronde. Je reste là, le nez en l’air, à observer la scène. Ils travaillent énormément pour nourrir cette progéniture, mais que mangent-ils, les piverts ? Sur le chemin du retour, grand-mère m’explique : « Le pivert tape très fort avec son bec sur les troncs d’arbre pour faire sortir les insectes et les vers. Il élimine la vermine qui ronge les arbres », me dit-elle. « Mais il fait aussi des trous dans les troncs », lui répondis-je. « Rien n’est simple tu vois », me dit-elle. À cet instant, un bruit de tac tac tac très rapide résonne dans les chênes qui bordent le chemin. Grand-mère lève un doigt et les sourcils interrogateurs, je fais oui de la tête, ils ne sont pas loin les forçats de l’élevage.


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