|
Le Rivaillon court entre deux rives profondes. En été, c’est un ruisseau d’eau claire qui coule doucement entre les pierres de trou en trou. En hiver, après les pluies d’automne, c’est un torrent vagabond et boueux, qui quitte son lit pour envahir le jardin du père Bussard, en emportant la terre qui a été patiemment travaillée, et retournée sans cesse. Le maraîcher se lamente tous les hivers contre cette calamité, il a tant fait, il s’est tant donné de peine pour faire pousser les légumes qui ont été vendus sur les marchés des bourgs alentours. C’est désespérant chaque fois, de ramener la bonne terre arable qui a laissé place aux cailloux et aux graviers infertiles. Ce ruisseau est pour moi une source de nouvelles découvertes. Les rives sont tantôt abruptes sur plus d’un mètre de haut, tantôt elles s’étalent en petites plages de sable gris. Le ruisseau paresse en fine couche d’eau qui abrite une faune hétéroclite. J’observe pendant des heures les alevins transparents qui viennent en petits groupes attentifs se réchauffer au soleil. Ils s’enfuient, en un éclair, au moindre mouvement des feuilles ou des roseaux de la berge. Les portefaix se traînent lourdement sur le fond sablonneux en se cachant sous la moindre brindille, la moindre feuille pourrissante à moitié décomposée. Les gardons restent éloignés des bords et des trous d’eau d’où pourrait surgir le prédateur qui les avalerait en un clin d’oeil. Les araignées d’eau me fascinent. Elles marchent sur l’eau, leurs grandes pattes étalées autour d’elles, sans effort apparent pour se maintenir tranquillement en surface. Je ne comprends pas par quel phénomène elles sont capables de rester posées sur l’eau. Le ruisseau est bordé par des peupliers et des saules dont les racines maintiennent les berges contre l’érosion permanente de l’eau qui les attaque. Parfois, malgré mon poids plume, de temps en temps, la berge s’effondre en m’entraînant. J’évite la plus part du temps la baignade forcée en sautant promptement sur le bord. Quelques fois, c’est avec des chaussures gorgées d’eau que je rentre à la maison. Les rats construisent sous les racines qui pendent dans l’eau des galeries pour protéger leurs familles. Ils participent à la fragilisation des berges. En voyant une feuille glisser doucement au gré du vent, j’imagine que c’est un trois mâts qui va rejoindre l’océan en bravant les embûches des vagues et des tempêtes quand le courant l’entraîne en bouillonnant entre les pierres d’une légère pente. Mais la feuille se joue des rochers et des obstacles qui s’élèvent sur son chemin, rien ne l’arrête, elle continue et disparaît derrière un coude un peu plus loin. Elle rejoindra sûrement l’océan, maintenant j’en suis certain. Un martin-pécheur strie le paysage devant moi d’un trait bleuté, il plonge et disparaît quelque instant juste en bordure des nénuphars, il repart avec un petit éclair argenté en travers du bec, il s’installe sur la branche d’un saule en face de moi, il ne m’a pas vu, il déguste tranquillement son poisson en l’avalant d’un seul coup la tête la première, puis il repart vers une nouvelle pêche. Parfois une poule d’eau sort des roseaux et inspecte craintivement les alentours avant d’avancer en dandinant son cou d’avant en arrière comme si elle discutait avec une vieille connaissance. Ses pattes laissent derrière elle une trace bien visible sur la vase, en forme de fleur de lys. Le saule pleureur laisse traîner sa longue chevelure dans le courant qui la peigne sans arrêt. Sous cette protection naturelle, j’aperçois, lorsque j’arrive doucement, une truite qui attend patiemment une proie. Plusieurs fois j’ai vu le père Bussard essayer de la pêcher, mais en vain, elle est toujours là. C’est un bon pécheur, patient et malin, mais il n’a toujours pas réussi à la piéger. Quand il lui pose délicatement une mouche sous le nez elle ne bouge pas, elle reste tranquillement dans le courant en remuant à peine la queue ou les nageoires. Lorsque un insecte tombe tout seul et se perd dans l’eau, c’est une véritable furie qui se rue dessus et l’avale d’un coup sec, en virant de bord pour retourner dans son antre. Elle va tellement vite que j’ai du mal à la suivre du regard. Les bulles d’eau laissées pas la succion sont les seules preuves du forfait, tout le reste du plan d’eau n’a pas bronché, si je n’avais pas vu la mouche, j’aurais des doutes mais non elle l’a bien gobée. Je peux rester des heures à observer le courant qui emporte tantôt une brindille, tantôt une feuille, il y a toujours un navire sur l’eau. Une chenille est le seul passager d’une longue feuille plate. Elle est prisonnière de la feuille, elle s’est faite piéger. Je préfère penser qu’elle a choisi et même provoqué la chute de la feuille pour voyager. Une chenille fait peu de chemin dans sa vie, elle se déplace relativement lentement, c’est un bon moyen d’emprunter un radeau qui court au fil de l’eau. Elle abordera à quelques centaines de mètres de là, dans un univers inconnu mais tellement plus excitant. Bon voyage la chenille ! Le martin-pécheur repasse, il se pose exactement au même endroit, il a ses habitudes, il observe la surface de l’eau, aucun reflet ne gêne son regard, aucun poisson ne peut le voir, il attend, je regarde l’eau, un banc de gardèches hésite à sortir de dessous les roseaux, elles restent collées les unes aux autres entre les touffes, c’est pour elle un véritable château fort, aucun prédateur ne peut venir les chercher sous les entrelacs de tiges et de feuilles. Mais l’oiseau est patient, il ne bouge pas figé au garde à vous, attendant qu’une imprudente ou inconsciente sorte à découvert. Attention à vous les petites gardèches ! |