Les cabinets
     

Toutes les fermes de la Charente profonde, ont une caractéristique commune, il n’y a ni salle de bain, ni toilettes dans la maison. Été comme hiver, pour faire sa toilette, il faut se déshabiller dans la pièce à vivre, devant la cheminée et la marmite d’eau chaude, pour se laver un tant soit peu. La pièce à vivre, c’est à la fois, la cuisine, la salle de bain, le salon, la salle à manger, et la chambre pour les vieux ou les malades. C’est aussi dans cette pièce que tout ce passe : les réunions, les veillées, la couture, le découpage des pièces de toile pour faire les blouse, le dépeçage du cochon et la préparation des boudins, saucisses etc. Pour ce faire, la pièce est grande, elle n’est éclairée que par une seule fenêtre au-dessus de l’évier. Elle donne à la fois dehors par la porte d’entrée faite de bois de chêne massif, dans la grange par une porte d’où parviennent les odeurs fortes des étables attenantes ou de la grange et enfin dans la ou les chambres à coucher s’il y en a. Une longue et large table fait face au foyer de la cheminée, au-dessus pend, au bout d’une suspension réglable à contre poids, une lampe qui diffuse une lumière malingre chapeauté par un abat-jour toujours plus ou moins crasseux, crasse due à la fumée, aux mouches et à la poussière qui tombe du grenier à travers les planches du plafond pas toujours bien jointes. La pièce est en permanence plongée dans la pénombre, seule la clarté diffusée par la fenêtre permet de distinguer les taches sombres des meubles. Tout autour, la pièce est décorée de buffets ventrus à deux grandes portes surmontées de tiroirs, ils sont surhaussés de vaisseliers ouverts ou les assiettes bigarrées et dépareillées trônent là, comme des cibles de la frairie du mois de mai. Dans ces grands buffets s’entassent les plats et les casseroles, les conservent et les aliments, le pain et le chocolat, les draps et les nappes, tout ce qui doit se ranger et qui est utile dans cette pièce où tout arrive. Les tiroirs cachent des trésors : les bobines de fils et les aiguilles, les cartouches et tout l’outillage pour les fabriquer, les coupures de journaux relatant quelques faits divers qui ont eu de l’importance un jour, les vis et les clous, les pinces et le petit marteau, rien que des instruments ou des objets de curiosité. Les meubles sont généralement faits en bois de merisier, dont la couleur est proche de l’acajou clair, elle apporte un peu de chaleur et de gaîté dans l’univers sombre. Grand-mère n’est pas à vrai dire une femme d’intérieur, mais les meubles sont cirés et recouverts de napperons les protégeant des objets qu’ils accueillent. Près de la porte les paires de sabots attendent la sortie des habitants qui, chaussés, de charentaises, les enfilent directement sans avoir besoin de se déchausser et de remettre des chaussures de cuir à lacets trop fragiles dans cet environnement boueux ou toujours humide. Ceux de grand-mère sont faits d’une semelle de bois avec un dessus de cuir épais, ce sont des sabots de luxe. Les miens sont plus petits tout en bois, des vrais sabots de paysans, solides chauds et quasi inusables, surtout pour des pieds qui ont tendance à grandir plus vite que l’usure ne peut les détruire. La cheminée est toujours allumée, été comme hiver, avec dans son foyer une marmite d’eau chaude, pendue à la crémaillère, toujours prête pour tout besoin qui peut arriver, il n’y a pas de place à l’improvisation, ici l’eau chaude au robinet n’existe pas. Une cuisinière à bois et à charbon, en émail blanc, prend place entre un petit placard, à coté de la cheminée, et la fenêtre. Le dessus est constitué d’une plaque de fonte de deux centimètres d’épaisseur, c’est un vrai monument impossible à bouger, elle doit bien peser une demi-tonne. Cette cuisinière de fonte fonctionne l’hiver, elle sert autant à faire cuire les repas qu’à chauffer la maison grâce à l’inertie thermique de sa masse de fonte et à son tuyau muni d’ailettes de refroidissement. Un fauteuil de cuir trône dans un coin de la cheminée, il est installé sur la marche du foyer à moins de cinquante centimètres des flammes, en face un fauteuil d’osier recouvert d’un velours rouge grenat lui rend la politesse. Grand-mère m’explique que l’un appartenait à grand-père et l’autre lui était réservé. Maintenant que la vie est passée, c’est moi qui occupe celui de grand-mère. Toutes les chaises sont recouvertes de paille, une seule est toute en bois, le siège sert de couvercle au coffre situé en dessous, c’est le saloir dans lequel, on place le jambon et le lard lorsque le cochon est suffisamment gras. Le saloir est toujours placé dans un endroit sec et ventilé pour permettre aux viandes de s’imprégner du sel conservateur sans moisir ni pourrir. Tous les soirs nous nous installons chacun dans un fauteuil de chaque coté de la flambée que nous ravivons toujours après le repas. Grand-mère lit son journal, tricote ou raccommode des chaussettes de laine épaisse et rêche. Tout en discutant avec elle, je me contente de regarder les flammes qui me fascinent, tel un être vivant qui dévore les branches ou les bûches. Certaines bûches humides transpirent à leurs extrémités de la mousse fleurant bon le miel de chêne ou de châtaigner. Je reste là, à remettre en place les bouts de bûche à moitié consumés qui, déséquilibrés, tombent de chaque coté des chenets, j’opère avec une longue pince en fer. Malgré son pouvoir destructeur, le feu reste le symbole de la vie, les flammes dansent au moindre souffle, dès qu’elles faiblissent, je saisis le soufflet pour les raviver encore et encore. La braise s’éclaire d’un rouge phosphorescent à chaque coup de soufflet. La chaleur augmente au fur et à mesure que les braises sont attaquées par le feu sans flamme vive. Enfin les flammes réapparaissent et crépitent joyeusement. Je rassemble les cendres éparpillées avec un plumeau. C’est le bout d’une aile de canard ou d’oie, qui a été séché dans l’âtre pour devenir une sorte de petite balayette fort utile et pas chère. Les plumes du bout sont roussies, car à chaque fois que je touche une braise, elles se plaignent en se recroquevillant et deviennent marron foncé comme du caramel dont l’odeur est plus proche de la couenne de cochon grillée. Sur la plaque de fonte du foyer, sont installées deux briques réfractaires bien propres, qui, tout à l’heure, entourées d’une pièce de toile épaisse, vont réchauffer les draps froids et humides des grands lits hauts et bombés, qu’il faut pratiquement escalader pour se coucher. Grand-mère me dit de laisser le feu tranquille, je repose les instruments avec regret, et reprend ma contemplation en rêvant aux grands chênes qui sont dans le bois à coté de la maison. Combien de temps faut-il aux arbres pour être aussi haut demandai-je ? Ça dépend ce que c’est, me répond-elle, les peupliers poussent vite, vingt ans environ, mais leur bois ne vaut pas grand chose, il est mou, il sert à faire des planches peu solides, les chênes eux mettent cinquante ans, voir plus avant être abattus, mais leur bois est dur et solide, on en fait des portes et des volets, il tient à la pluie. Mais ceux qui sont à coté, dis-je ? Ho, eux, je les ai toujours vus là, même avant qu’on vienne habiter ici après la naissance de ta mère, ça fait certainement beaucoup plus de cinquante ans qu’ils sont nés, c’est sûr. Dans le bois de l’autre coté du jardin il y à surtout des châtaigniers et des acacias, la mousse recouvre le sol ou les ronces prolifèrent. Il n’est pas entretenu. Quand on coupe le bois, continue grand-mère, on laisse toujours les arbres d’essences nobles pousser. Il faut qu’ils soient droits et avec un beau tronc sans trop de branches pour donner une belle bille après quelques dizaines d’années. Les paysans prennent soin de la nature qui les entoure, pensai-je, rien ne se fait par hasard comme je l’avais imaginé auparavant. Les cerisiers, les châtaigniers, les noyers, et, les chênes, ont fait l’objet d’une attention particulière pour qu’ils offrent leurs fruits les plus beaux. Après ces considérations, nous décidons d’aller nous coucher, en emportant chacun sa brique bien enveloppée pour ne pas se brûler et abîmer les draps de grosse toile rappeuse. La première chose à faire consiste à passer la brique dans le lit pour enlever l’humidité permanente qui glace les reins quand on rentre sous le couvre pied qui pèse autant qu’un âne mort. En hiver, le lit est recouvert en plus d’un édredon de duvet de canard. C’est plus léger et bien plus chaud que le couvre lit de laine de mouton. En plus de la brique, on bassine le lit avec une bassinoire, instrument à long manche qui ressemble à une poêle en cuivre, recouvert d’un couvercle ajouré, dans laquelle on insère directement des braises incandescentes. J’ai déjà utilisé cet instrument aux dernières vacances de Noël. Pendant la nuit, il vaut mieux ne pas avoir envie d’aller aux toilettes. Car seul un seau en faïence bleu recouvert d’un couvercle réceptionnera votre trop plein qu’il faudra aller vider le matin venu. Avant le petit déjeuner, bon appétit ! En effet, les toilettes ne sont pas dans la maison. Chez grand-mère, une cabane en bois, située sous le grand sapin du coin du jardin fait office de toilette. Ce sont « les cabinets » terme utilisé dans cette région. Une margelle de ciment est surmontée d’une caisse en bois dans laquelle est aménagé un trou entouré d’une couronne d’isorel, ce qui évite d’avoir des échardes qui se plantent dans les fesses. Le papier hygiénique permet de s’occuper à lire les nouvelles peu fraîches, vu l’endroit, car, en fait, tous les vieux journaux terminent leur carrière ici. Ce n’est certes pas doux et molletonné mais tout aussi efficace, les encres de l’époque devaient causer moins d’allergies. Une porte en bois plein clôt l’endroit en laissant une ouverture en haut et en bas pour assurer une ventilation naturelle. Ce n’est pas du luxe, car les odeurs d’ici sont, en plein été, tout juste supportables, malgré des seaux de produit grésilleux ou les cendres que l’on jette sur le tas de défécation accumulée depuis des décennies. Le sapin ne s’en plaint pas, il semble au contraire tirer sa vigueur de l’engrais naturel, en permanence renouvelé. Ses branches étalent régulièrement et majestueusement, il fait au moins trente mètres de haut. Je suis souvent tenté de grimper dedans, mais ça c’est une autre histoire.


Retour - index