Les cagouilles
     

Aujourd’hui, il pleut. C’est une petite pluie fine, froide et pénétrante qui s’est installée depuis cette nuit. Grand-mère dit que c’est un jour à ramasser les cagouilles. Les cagouilles sont les escargots de Charente, les petits gris. Après la pluie le long des haies et des chemins creux, les petits gris de Charente vont en ballade. C’est le moment d’aller les ramasser. Nous nous habillons chaudement, les bottes aux pieds, le ciré sur la tête, nous voila partis à la chasse aux cagouilles. La technique est simple, il suffit de suivre les haies. Les cagouilles sortent faire un tour après la pluie, leur grande vitesse de déplacement nous permet de les rattraper sans trop d’efforts. Nous les enfermons dans un panier muni d’un couvercle. Elles ont toujours tendance à vouloir se sauver, à plusieurs elles finissent par soulever le couvercle, si je n’y prends pas garde, j’aurai bientôt toutes mes cagouilles en pleine compétition sur l’osier du panier. A l’aide d’un bâton nous soulevons les feuilles alourdies par les gouttes et nous découvrons la cagouille qui se hâte avec lenteur, toutes cornes dehors. Les deux grandes à la recherche du chemin, les deux petites entrain d’ausculter le moindre brin d’herbe en espérant que ce soit une bonne feuille de salade. Lorsque je prends une cagouille elle se replie sur elle-même et disparaît dans sa coquille. C’est sa maison qu’elle transporte sur le dos comme les tortues. La cagouille est encore plus lente que la tortue. Je suis intrigué par son mode de locomotion. Elle glisse sur son pied unique. Mais, pour glisser il faut préparer son chemin avec une bave visqueuse qui permettra le déplacement. J’ai du mal à apercevoir le mécanisme mis en œuvre par cet animal bizarre. Grand-mère me rappelle qu’il faut ramasser beaucoup de cagouilles pour en avoir suffisamment pour un repas.

  • Tu rêves encore me dit-elle ». En pensant au repas, j’ai une certaine réticence.

  • Cette limace à coquille c’est bon ?

  • Tu verras me dit grand-mère quand tu les auras goûtées, tu en redemanderas.

Si grand-mère le dit c’est qu’elle a certainement raison. Pourtant, elle n’a jamais goûté du melon, elle !

Tout en cheminant le long des haies à la recherche de nos escargots, nous arrivons devant la maison des Patureaux. Il n’est pas encore midi, la fenêtre est grande ouverte, nous leur souhaitons le bonjour en leur montrant nos cagouilles. La Marie Patureaux a déjà mis le couvert, le vieux est assis à table en face de son assiette. Elle est penchée sur la marmite qui bouillonne dans la cheminée, elle tourne la soupe avec une grande louche et goûte directement dans la louche pour savoir si elle est assez salée. Le vieux marmonne dans sa barbe, la vieille bougonne, elle aussi. Ils n’ont pas l’air d’être d’accord. Le vieux nous dit :

  • Elle aurait voulu son tapioca, je t’en foutrais moi du tapioca.

Pendant ce temps, le vieux chien met son nez baveux dans la marmite pour humer la bonne soupe dont il espère avoir quelques restes après le repas, la vieille donne un coup de louche sur le nez du chien en le sermonnant :

  • tourne-toi de là, miro, tu baves dans la soupe, j’aime la propreté chez moi.

Sur cette affirmation péremptoire elle retrempe tranquillement la louche dans le bouillon, et tourne la soupe, comme si de rien n’était. La vieille remplit la soupière qu’elle dépose devant le vieux.

  • Tu parles de propreté, lui dit le vieux, et, tu viens de remettre la louche dans la soupe !

La vieille, prise en flagrant délit, se met en colère et lève la louche pour frapper le vieux qui est assis de l’autre coté de la table. Le coup par comme un éclair, la louche n’atteint pas son but, mais au passage elle explose la suspension qui tombe en pluie de verre et de porcelaine dans la soupière. Les deux vieux regardent tous penauds le résultat de leur exploit. Nous nous esclaffons de rire, la vieille vient nous fermer la fenêtre au nez. Nous leur souhaitons bon appétit et nous partons en riant. Grand-mère me dit :

  • Tu vois ce sont de vrais clowns, nous n’avons pas besoin d’aller au cirque, ici dans le village nous avons plein de distractions.

Arrivés à la maison, nous installons les cagouilles dans un panier à salade, dans le cellier, avec de la farine pour les faire dégorger pendant plusieurs jours. Elles se purgent me dit grand-mère, sinon elles sont amères, elles ont trop de verdure dans les boyaux. En effet, après une semaine, il y a un paquet de crottes sous le panier, ce sont des petits serpentins tout noirs, je comprends d’où serait venue l’amertume. Le jour venu, nous les faisons cuire tout d’abord dans un court-bouillon. Grand-mère les jette toutes vivantes dans l’eau bouillante, elles essaient de fuir cet enfer. Mais en moins d’une minute elles meurent à moitié sorties de leur coquille. Je ne sais pas si elles crient, je les vois se tortiller de douleur, j’imagine leur désespoir. Je regarde ce spectacle en pensant que nous sommes vraiment des bourreaux pour la nature qui nous entoure, mais il faut bien manger. L’homme est en perpétuelle compétition avec elle, je n’ai pas encore réalisé que nous étions les plus grands prédateurs du monde et que si nous n’y prenions garde, nous risquions de tuer la poule aux œufs d’or.

Ensuite, nous les sortons une par une de leur coquille en nous brûlant les doigts, puis, on les fait frire avec du beurre, de l’ail et du persil, bon appétit, c’est super bon.


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