Les Cerises
     

Un matin de Juin, grand-mère décide que les cerises que nous surveillons depuis quelques jours sont mûres. L’entreprise de ramassage se met à l’œuvre. Alain et moi nous allons chercher la grande échelle qui est derrière la maison sous le hangar. Grand-mère prépare les paniers ronds en osier rigide, il ne faut pas qu’ils écrasent les cerises, elles sont fragiles. Les étourneaux et les merles se sont déjà largement servis malgré l’épouvantail que j’ai installé et la machine à clac clac inventée par papa.

Mon père n’est pas bricoleur. Mais je dois dire que pour cet engin il m’a surpris. En effet, l’épouvantail dans le cerisier ne faisait peur à personne. Malgré la patience que nous avons eue pour le confectionner avec de la paille et des vieux habits colorés, les merles et les étourneaux viennent même se poser dessus. Ils rient en avalant des cerises entières en le regardant d’un air moqueur. Pas efficace le machin ! « Il faut trouver autre chose », dit grand-mère, « sinon il ne restera que les noyaux et les queues ». Mon père qui à l’époque pilotait encore les avions militaires, me dit qu’il faudrait un épouvantail qui fasse du bruit et qui bouge, avec le vent par exemple, comme une girouette. L’idée de la girouette est lancée, papa me dit qu’il faudrait trouver des axes montés sur roulements à bille pour que le moindre souffle de vent puisse manoeuvrer la machine, je réponds :

  • Comme les roues de bicyclette ?

Mon père surpris me considère et me rappelle qu’il y à effectivement une vieille bicyclette sous le hangar derrière la maison. Nous allons, de ce pas, voir dans quel état se trouvent les roues de cette vieille épave rouillée qui ne roule plus depuis la mort du grand-père facteur. Nous retournons la machine et faisons tourner les roues. Elles tournent parfaitement, avec un peu d’huile ça ira encore mieux suggère papa. Il démonte les roues et récupère rapidement les axes car les rayons sont tellement pourris qu’ils tombent tout seul en morceaux. Je suis intrigué, car papa n’a pas la réputation d’être un travailleur manuel très précis. J’imagine les catastrophes qui risquent d’arriver. Il me dit, il suffit de mettre un axe vertical pour que la machine se mette toute seule dans le vent, comme une girouette. Jusque là, je vois comment la machine va marcher. Mais, après il me semble que mon père veut essayer de faire une machine qui fasse aussi du bruit. Il me dit :

  • C’est très simple, sur l’axe horizontal je vais monter une hélice qui tournera avec le vent, et en mettant des grelots sur l’axe cela fera fuir les oiseaux.

L’idée me parait géniale et je considère mon père comme un grand inventeur, même s’il ne sait pas bien bricoler au dire de toute la famille. Sa formation d’électricien, puis de pilote d’avion, doit lui permettre de fabriquer cet engin.

Je l’ai toujours vu souriant, toujours accueillant, prêt à rendre service, la main sur le cœur, un peu naïf parfois. C’est un homme bon, sans aucune malice, qui sourit en permanence à la vie, malgré une vie très dure au début. Une vie de militaire qui a pris des risques, il a participé à deux guerres, la deuxième guerre mondiale et la guerre d’Indochine comme pilote de chasse puis de bombardier. À la merci de la « flak » allemande, il lui est arrivé de rentrer de mission aux commandes d’un avion troué comme une passoire, il se demandait comment son taxi faisait pour voler. Une fois il a posé son avion sur la piste ; ils avaient reçu un obus dans le cockpit, il savait qu’une partie de son équipage avait été blessé, son copilote était mort à coté de lui ; Il a appelé dans l’interphone de bord pour savoir comment allaient les autres, il les a appelés un par un, il n’a reçu aucune réponse, ils étaient tous morts. C’est certainement pour cela qu’il aime tant la vie, et, qu’il essaye de garder son flegme, en toutes circonstances. Il a, en effet, eu une enfance paysanne heureuse, mais à la limite de la pauvreté. Fils de métayer, il n’a jamais eu plus que le strict nécessaire. Mon grand-père paternel se louait comme ouvrier agricole dans les fermes de la région de Mazière à Montemboeuf. En Charente, l’ouvrier agricole est, à l’époque, le parent très pauvre du monde paysan, c’est un journalier, une personne qui loue ses services dans les fermes, un peu comme le saisonnier, mais toute l’année. Ma grand-mère paternelle élevait, comme toutes les paysannes d’alors, des poules, des lapins et elle avait quelques chèvres pour améliorer l’ordinaire. Les ouvriers agricoles n’avaient pas une vie miséreuse, mais le moindre accident pouvait les laisser sur la paille, aucune protection sociale ne les mettait à l’abri d’une maladie ou d’un accident. Mon père faisait dix kilomètres pour aller à l’école. Il s’y rendait à pied, chaussé de chaussettes de laine grossière, directement enfilées dans des sabots de bois dans lesquels il mettait, pendant les mois d’hiver de la paille pour avoir plus chaud. Il a rêvé toute sa vie d’améliorer sa condition. Dès l’age de seize ans, il a été fasciné par les avions. Les exploits des pilotes de l’aéropostale aiguisaient son imagination. Il allait souvent voir les avions à l’aéroclub d’Angoulême, il faisait les trente kilomètres de Chasseneuil à Angoulême en vélo. Dès qu’il a pu, il est monté dans un avion. Avec obstination, de son rêve, de sa passion, il en a fait son métier. Devenir pilote pour lui, c’était son but, sa façon de prouver à ses amis et à sa famille, qu’il était quelqu’un, c’était la manière qu’il avait trouvée pour changer de milieu social. Mais un fils d’ouvrier agricole a très peu de moyen, il a en même pas du tout. La seule façon de parvenir à son but, a été de se priver jusqu’au strict minimum pour pouvoir se payer quelques leçons de pilotage. Puis la guerre est venue contrarier ses projets. Peut être, cela a été la chance de sa vie, car il s’est engagé. Il est parti rejoindre la France libre du général De Gaulle en Angleterre, en risquant sa vie. En passant par l’Espagne, il a été fait prisonnier. Là, il a croupi six mois dans une cellule ou seules trois personnes pouvaient se coucher et dormir en même temps. Ils étaient douze entassés dans cinq mètres carrés, à crier famine, à subir les humiliations des gardiens. Ensuite, il est enfin parvenu en Angleterre. Là, sa vie a basculé dans l’opulence matérielle militaire. Mais, la peur au ventre, sous les bombes ou sur les bombes, il est devenu, enfin pilote de chasse. Certes, cette promotion sociale qu’il recherchait, s’est-elle faite à la force du poignet, ses facilités intellectuelles lui ont permis de progresser rapidement. Mais parfois en revenant de bombardement au-dessus de l’Allemagne, le cœur n’y était plus. Beaucoup d’amis ne revenaient pas. Loin de sa famille, sans nouvelle de ses parents pendant plusieurs années, sa vie n’était pas très facile. Malgré des accidents, des blessures, il est passé au travers. C’est en rentrant d’Angleterre, qu’il s’est marié avec ma mère, il la connaissait avant de partir. Mais, pour lui, elle lui était inaccessible. Elle était fille de propriétaire. En plus, chose la plus difficile qui soit, fille du propriétaire de la ferme où mes grands-parents paternels étaient métayers. Imaginez, la fille du patron de l’usine, épousant le fils du manœuvre, il n’avait à priori aucune chance. Sans un peu de bien, grand-mère ne lui aurait pas donné sa fille unique, elle était promise au fils d’un voisin, aussi propriétaire terrien. Mais la vie ne se déroule pas forcement comme on veut, et les plans de grand-mère ont été très bouleversés. D’où, une vie, pour mes parents, un peu éloignée de leur Charente natale, en Afrique principalement, jusqu’à la mort prématurée du grand-père facteur, qui par force a réconcilié la mère et la fille.

  • Mais nous n’avons pas d’hélice, lui dis-je.

  • Je vais en fabriquer une en bois", me répond-t-il.

Nous allons sous le hangar pour choisir une bûche de bois adéquate pour la fabrication du moteur à bruit. J’ai beaucoup de mal à imaginer une hélice en voyant la bûche. Mais je fais confiance au pilote, il doit savoir-faire. Mon père prend une sorte d’outil à deux manches reliés par une lame acérée et légèrement incurvée, une plane. Il s’assoit sur un banc de loup qui comporte une pièce mobile en son centre. À l’aide de ses pieds il maintient la bûche coincée sur le banc de loup, sous cette sorte d’étau. Il tire sur l’outil vers lui et produit des copeaux blancs qui s’enroulent sur eux même comme des petits serpentins. Petit à petit, après avoir enlevé un nombre incroyable de copeaux, la forme de l’hélice bipale apparaît doucement. Je suis, bien sûr, chargé de mettre en place cet engin qui a été installé au bout d’un manche à balais et qui doit dépasser au-dessus du cerisier pour être libre de ses mouvements. Après quelques difficultés de mise en place, l’affaire fonctionne enfin, et, pour faire du bruit elle fait du bruit. Effectivement, toute la journée aucun merle ou autre étourneau ne revient dans le cerisier. On les entend vitupérer dans les arbres du voisinage, ils sont forts mécontents. « Nous mangerons des cerises nous aussi », leur criai-je. Le lendemain matin, les voisins sont entrain de discuter avec grand-mère, ils parlent fort. Il s’agit de la girouette du cerisier qui fait un tel tintamarre que les voisins n’ont pas dormi de la nuit. « Moi, je n’ai rien entendu », dis-je. Le voisin me regarde d’un air entendu. Grand-mère calme le jeu en promettant des cerises pour tout le monde. Je regarde le cerisier en évaluant les parts. Une à deux poignées par famille, me dis-je. Bon on verra bien. J’espère bien monter dedans pour les cueillir, et, au passage en manger un maximum pour ne pas que ces profiteurs me dépouillent de ce délice. Je ne dis rien à personne et j’attends mon heure.

  • Nous n’avons pas fait tout ça pour que les autres viennent nous les piquer, dis-je à papa. Il est de mon avis :

  • mais en fait, tu sais, il y en a vraiment beaucoup plus que ce que nous pourrons en manger ou faire en confiture ou à l’eau de vie, dit-il, alors plutôt qu’elles ne se perdent, autant les donner.

Je suis rassuré par les propos du grand inventeur, cet homme tranquille, jamais pressé, qui a toujours eu le sourire aux lèvres. Il sourit à la vie, il a vu la mort si souvent de si près.

Le grand cerisier est planté dans la cour des poules. Il leur fait de l’ombre et agit comme un grand parapluie quand le temps est pluvieux. Alain et moi installons la grande échelle de bois qui d’une seule pièce permet d’atteindre les hautes branches. Elle est lourde pour nous deux, nous la hissons avec difficulté, les poules nous font un concert réprobateur. Nous nous installons chacun sur les branches les plus hautes comme par défi au vertige et au vide en dessous de nous. Grand-mère nous crie d’être prudent, nous accrochons nos paniers à de solides fourches, nous avons l’intention de les bien remplir. Le spectacle est fantastique, jamais je n’ai vu la maison de grand-mère par-dessus. Le toit, couvert de tuiles gris rose demi-ronde, n’est pas rectiligne. Il suit la courbe des poutres qui le composent. Dans son prolongement j’aperçois le grand sapin qui ponctue le coin du jardin. Le hameau me semble tassé avec tous les toits qui s’entremêlent, les rues paraissent rétrécies et les maisons ratatinées comme un soufflet sorti prématurément du four. La cueillette commence, toutes les cerises sont d’un brillant rouge grenat tellement tentant que plusieurs poignées terminent leur carrière dans notre bouche. Elles sont charnues, juteuses et mûres à point, c’est un délice. Je comprends que les oiseaux soient mécontents, avec le tour que nous leurs avons joué, mais il faut bien qu’il y en ait pour nous aussi. Dans le grand arbre c’est une véritable féerie de rouges et de verts. La bouche d’Alain est entourée d’un maquillage rouge naturel qui fait penser à une bouille de clown. Nous nous regardons en rigolant. On dirait des gamins qui s’empiffrent de confiture et s’en barbouille partout. Les poules, en bas, se sont calmées, elles bénéficient de notre maladresse et courent après les cerises qui, échappées de notre bouche ou du panier, roulent sur le sol. Grand-mère qui nous surveille d’en bas nous crie de ne pas trop en manger car au chaud soleil de juin, nous risquons une bonne courante. L’avertissement a été entendu, mais d’aucune efficacité, car il n’a pas été écouté. Chaque fois que nous avons la bouche vide nous enfournons une nouvelle poignée. Nous crachons les noyaux un par un en faisant des concours à celui qui l’enverra le plus loin possible. Nous rions à en perdre l’équilibre. Le temps n’existe plus, quel plaisir pour nous d’être dans le cerisier ! L’odeur sucrée des cerises nous enivre, le vent nous balance doucement, je me rappelle les mouvements du paquebot qui, plusieurs fois, m’a conduit en Afrique. Il roulait comme ça, d’un bord à l’autre, comme un bercement un peu lent, la majorité des adultes avait le mal de mer, moi, je trouvais ce balancement très agréable, et, je me moquais des grands qui, l’œil vitreux, les cheveux défaits, les habits en désordre, rampaient le long des bastingages et des coursives en vomissant tripes et boyaux. Seulement, une fois, consigné en fond de cale pour cause de varicelle, l’estomac vide, j’avais ressenti quelques nausées fort désagréables. Nos jeux habituels sont oubliés, c’est une nouvelle découverte pour moi, nous pouvons nous rendre utiles tout en s’amusant. Le travail pourrait-il être amusant ? Le panier se remplit néanmoins assez rapidement malgré les prélèvements effectués à la source par notre imprudence. Nous descendons notre cueillette, non sans fierté nous montrons les paniers à grand-mère qui nous félicite et précise à nouveau ses recommandations. Nous lui disons que nous n’en mangeons que quelques-unes, elle sourit : « Si vous voyez vos figures, elles ne semblent pas être de cet avis ». Après plusieurs allers et retours dans l’arbre, nous sommes assoiffés. Le soleil qui est de la partie depuis le début de la matinée, chauffe de plus en plus, les cerises qui étaient fraîches ce matin ne nous désaltèrent plus du tout. Heureusement, car la dose ingurgitée par nos estomacs est largement suffisante pour nous donner maintenant des relents annonciateurs d’une courante carabinée. A l’heure du déjeuner nous n’avons pas faim, loin s’en faut. La cueillette est presque terminée, mais grand-mère nous dit que maintenant il fait trop chaud et que nous terminerons demain. De toute façon, nous ne sommes plus en mesure de remonter dans le cerisier, les premières douleurs se font sentir. Le premier à courir aux toilettes est Alain qui se tord de douleur en y allant. Les cerises étaient trop belles pour nous. La leçon de grand-mère n’a pas été écoutée, une fois de plus. Ha, ces grands-mères qui savent tout ! Je ne tarde pas à suivre Alain sous le grand sapin, il y à bien cinquante mètres de la cuisine à la cabane qui sert de cabinets. Je me demande si je vais arriver à temps. Mon ventre est gonflé comme un ballon de baudruche. Des douleurs gargouillantes l’envahissent. J’ai juste le temps de baisser culotte au milieu de ma course pour ne pas me retrouver crotté comme un bébé. Ha, qu’elles étaient bonnes les cerises !


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