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Les jours de pluie, nos jeux de plein air se trouvent perturbés. Les granges et les greniers deviennent de nouveaux lieux de découverte. Dans les granges, il est facile de se cacher tant il y a de machines et de recoins sombres. Dans les greniers, les noix et les châtaignes que l’on a mises à sécher, sont étalées sur des journaux, elles font des damiers multicolores. A peine éclairé par les petites lucarnes, cet endroit devient féerique quand on découvre les vielles malles dans lesquelles des trésors ont été entassés. Sous les tuiles, il y a, par-ci par-la, des nids de moineaux installés au chaud dans de la paille. Les oisillons piaillent très forts à l’arrivée des parents nourriciers, ce qui nous permet de les repérés. A l’aide d’une brindille nous essayons de les exciter, ce qui provoque le plus souvent le départ des parents dans une envolée de plume et de cris. Nous sommes un peu sadiques envers ces pauvres oisillons qui ne nous ont encore rien fait. Plus tard, une fois adulte, ils iront piller les mangeoires des poulaillers. Leur prélèvement est-il vraiment important au point de les éliminer, comme en chine, où, je l’ai lu dans le journal de grand-mère, ils font des campagnes d’éradication des oiseaux de certaines zones en tapant sans cesse sur des gamelles pour les empêcher de se poser. Les pauvres animaux tombent morts exténués par ce comportement de sauvage. Nous les perturbons un peu, par jeu, par bêtise, par ignorance et par inconscience. Grand-mère reçoit tous les matins le journal, il lui est apporté par le facteur qui discute avec elle de la pluie et du beau temps. Il ne part jamais de la ferme sans des œufs, des pommes ou des châtaignes, selon la saison. Grand-mère se rappelle que son mari a été longtemps facteur, ce n’est pas un métier facile dans cette campagne vallonnée. Le terrain est accidenté et les tournées se font à vélo. Les facteurs ont de bons mollets au bout de plusieurs années d’exercice. Je ne crois pas qu’en ce temps là, ils fonctionnaient à l’EPO. Le journal est son seul lien avec le reste du monde car, la radio ne lui plaît pas beaucoup, elle l’écoute de temps en temps mais, elle préfère lire son journal. Ce quotidien parle de la région, des évènements se rapportant à la petite ville de Chasseneuil sur Bonnieure, la majorité des articles s’adressent aux paysans, comme par exemple : Le rendement du blé à l’hectare qui permet d’établir le prix des fermages etc. … grand-mère lit son journal pendant le repas de midi, elle le place verticalement en face d’elle entre son verre et le pichet ou la bouteille de vin. Moi, je m’installe en face d’elle, ce qui me permet de lire l’autre face. Nous mangeons tranquillement en commentant les évènements. A la fin du repas, moi j’ai mangé le plat principal, et, elle, les entrées. C’est normal, je ne vois pas ce qu’il y a derrière le journal et elle non plus, chacun mange ce qu’il y a à sa portée. Grand-mère a un jugement précis, elle a compris depuis longtemps que ces médias sont des instruments de propagande ou de manipulation. Ses commentaires sur certains articles m’étonnent, je n’ai pas l’impression d’avoir lu la même chose qu’elle. Elle m’explique que souvent les journalistes, de manière consciente ou non, jouent le jeu des manipulateurs, elle me fait remarquer que si on parle de tel ou tel évènement, apparemment important, c’est pour faire oublier tel autre qui touche toute la population de manière beaucoup plus forte. Je commence à comprendre pourquoi on dit de grand-mère qu’elle a une forte personnalité, elle comprend toutes les situations rapidement, elle n’a pas fait beaucoup d’étude mais pour la duper, il faut se lever de bonne heure. C’est le bon sens paysan, comme on dit à la campagne. Sauf que là, c’est surtout une intelligence nettement au-dessus de la moyenne et une grande expérience de la vie. Grand-mère est haute comme trois pommes, à onze ans je suis déjà plus grand qu’elle. Mais je n’ai pas sa connaissance du monde et des gens, mon ignorance m’exaspère quand je vois qu’elle a compris des choses que moi je n’ai pas encore appréhendées. Elle est de bonne volonté, elle me regarde avec ses yeux bleu clair et elle m’explique. Vu ce qu’elle me dit, je trouve souvent que les gens sont forts compliqués. Tu verras dans la vie, me dit-elle, tu te souviendras de ce que je te dis. Les articles du journal deviennent des grands sujets de conversation le soir au coin du feu. J’aime beaucoup ses commentaires qui me font découvrir la face cachée du monde. J’ai parfois du mal à comprendre certains termes qu’elle utilise et le vieux dictionnaire ne m’est guère utile. Je mettrais quelques années à comprendre pourquoi elle traitait toujours l’âne cadichon des Livertou de « Ministre ». Elle a des idées bien arrêtées sur la politique et les hommes qui la font. En me remémorant les conversations, je me rends compte aujourd’hui, que rien n’a vraiment changé. Les hommes politiques mentent toujours autant, ils manipulent en permanence leur auditoire, et, le peuple continue inlassablement de se faire duper. Les hommes n’ont-ils aucune mémoire ou bien sont-ils majoritairement si bêtes ? - Tu sais ces gens là, ce sont tous des menteurs et des voleurs, me dit-elle. Ils te racontent des belles histoires, tu votes pour eux et après, lorsqu’ils sont élus, leur seul but c’est de se remplir les poches. Évidemment, pour donner le change, ils font de grands moulinets avec les bras aux tribunes, ils parlent forts comme des gens importants, à aucun moment ils pensent ce qu’ils disent. Seuls, garder le pouvoir pour le pouvoir, et se remplir les poches directement ou indirectement en plaçant leurs amis sur les chemins argentés qui entourent les cabinets ministériels, les occupent en permanences. Chaque fois qu’ils prennent la parole tu peux être sur qu’ils ne vont dire que des belles choses, vraies ou fausses, qui plaisent aux gens crédules, et, surtout qui vont leur permettre de gagner des voix, ils font de l’électoralisme, ce n’est peut être pas un mot qui existe dans le dictionnaire, mais moi, j’appelle ça comme ça. Tiens, tu vois ce que je te disais, le cabinet est encore renversé, il faut nommer un nouveau Président du conseil, (Premier ministre de l’époque) et reformer un gouvernement, quel guignol cette politique. J’imagine mal pourquoi ils ont renversé le cabinet. Je regarde les buffets de grand-mère, que l’on appelle aussi cabinet ici, et je pense que tout doit être cassé dedans. Ils sont fous ces hommes politiques. Pourquoi renversent-ils le cabinet ? Cette question restera longtemps sans réponse car la politique ne m’intéresse pas beaucoup. Grand-mère en parle toujours tellement négativement que je me dis que ce ne doit être que des mafieux qui en font, et je n’aime pas les voleurs et les méchants. – Tu vois me dit-elle, ils sont tous tranquillement installés dans leur ministère à Paris. Il parait qu’à Paris la vie coûte plus chère qu’ailleurs. Les loyers sont beaucoup plus élevés, la nourriture aussi, elle vient des quatre coins de la France, par train ou par camion. Quand il fait chaud on n’y respire plus, tellement qu’il y a de pollution. Ils feraient mieux, pour faire des économies, d’installer les ministères là où ils sont utiles. Tiens par exemple, le ministère de l’agriculture, tu ne crois pas qu’il ne serait pas mieux à Guéret, au milieu de la France profonde, près des paysans. Ils verraient directement les résultats des lois qu’ils font voter dans leurs délires de vouloir tout reformer, tout remembrer, tout changer, sans véritable justification. Le ministère des finances, je le mettrais à Clermont Ferrand, on aurait moins de fonctionnaires qui dormiraient sous les lambris du Louvre. Ils pourraient rendre à ce château sa véritable fonction de maison des rois. En étant près des gens dans les campagnes, ils se rendraient peut être compte que l’empilement des règles fiscales, toujours plus contraignantes, risque un jour d’étouffer l’économie. Ils verraient qu’ils sont entrain de tuer la poule aux œufs d’or. Ils sont tellement imbus d’eux même, ils dédaignent les Français qui travaillent dans des toutes petites entreprises individuelles, ils ne pensent qu’aux grandes sociétés qui ont les moyens de se payer des hommes de lois pour profiter des avantages accordés ou pour se défendre contre les abus des inconscients du fisc. Le père de Michel, c’est un bon maçon, tu vois, mais il n’a pas assez d’instruction pour se défendre contre les inspecteurs du fisc, et surtout il n’a pas le temps. Il a son travail à faire, sinon comment fait-il pour gagner des sous ? Si, au lieu d’aller sur ses chantiers, il passe tout son temps avec ses suceurs de sang. Eux ils n’ont pas de problèmes, ils sont payés quoiqu’il arrive, ce sont des fonctionnaires. D’ailleurs quand tu entends parler leurs syndicats, ils ont toujours des « droits », jamais ils ne parlent de leurs « devoirs » envers la nation, envers les entrepreneurs qu’ils devraient respecter. Car un jour, les entrepreneurs vont refuser de payer tous ces faignants, ils devraient se méfier et arrêter de nous prendre pour des vaches à lait inépuisables. La défense, je le verrais bien à Montlucon. C’est au centre de la France, loin des frontières de l’est, il y a de la place pas chère. Ils pourraient y construire tous les centres antiatomiques de commandements qu’ils voudraient à des coûts moins élevés qu’au milieu de Paris. Et, celui de la culture à Lyon. Je suis sûre que les fonctionnaires de l’administration seraient d’accord, ils seraient à la campagne en permanence ou ils pourraient habiter des maisons individuelles plutôt que des cages à lapins, tu ne crois pas ? Je reste un peu perplexe, mais après tout si elle le dit, c’est qu’elle doit avoir un peu raison. Beaucoup plus tard, lorsque Gaston Deferre mettra en place la décentralisation, je repenserais aux propos de grand-mère, en me disant qu’elle avait tellement raison, qu’aucun ministre ne s’est suicidé à pousser aussi loin la vrai logique de la décentralisation, dommage. Il aurait été intéressant de voir Guéret Capital du ministère de l’agriculture et Clermont-Ferrand Capital du ministère des finances. Paris ne serait pas défiguré par le bateau de Bercy. Les touristes pourraient jouir des trésors de cette ville qui, pour la plus part, sont occupés par des ronds de cuir somnolant. Sur les ballets, le foin sec nous permet de nous cacher dedans. Nous retenons notre souffle pour ne pas se faire découvrir. Toutes les journées de pluie nous cherchons de nouveaux jeux. Ce jour là, nous avons décidé de jouer au ballon prisonnier sur les ballets. La grange est suffisamment grande. Toute l’après-midi nous jouons à nous faire tomber dans le foin. Sans arrêt nous sommes couverts de foin, nous en avalons un peu, la poussière nous fait éternuer, nous rions beaucoup, quelque fois nous tombons du ballet, par chance, il n’y a jamais eu de blessé. Nous sommes souples comme des chats, ce qui nous permet de toujours se rétablir en l’air et de retomber sur nos pattes. Ce soir là, en entrant dans la cuisine, je me gratte partout. Vous avez encore joué dans le foin, me dit grand-mère. Elle devine toujours tout, c’est vraiment exaspérant. Il est difficile de dire le contraire, j’en ai encore dans les cheveux. Mais ce soir, j’ai des bêtes qui me piquent partout, dis-je à grand-mère. En soulevant ma chemise je lui montre mon ventre qui a des cloques rouges, grosses comme des « pièces de cent sous ». Mais dis donc, tu en as partout, fais voir. Elle m’attrape par le bras et me met tout nu en deux secondes. Tu es plein de puces, regardes, elles sautent de partout. Cinq minutes après je suis dans la grande lessiveuse, mes habits aussi, entrain de tremper dans un mélange d’eau et de savon javellisé qui devrait me désinfecter. J’ai des plaques rouges partout, elles sont enflées par endroit. J’ai la gratouille, c’est insupportable. Grand-mère me talque comme un bébé, ça me fait du bien. Le talc atténue la gratouille comme un anesthésique. En me regardant dans le grand miroir des portes de l’armoire de sa chambre, je ressemble à un indien peau rouge prêt pour la danse du scalp. Il ne te manque que les plumes, me dit-elle en riant. Je reste au coin du feu, tout nu pendant un moment car j’ai du mal à supporter mon pyjama. Je rêve en regardant les flammes que je suis vraiment un indien. Je me vois en train de danser autour du feu en chantant une mélopée guerrière. Le feu me tient chaud, il m’hypnotise, il m’entraîne dans mon rêve et je m’endors. |