Les moissons
     

Vers la fin juillet, lorsque les blés sont mûrs, une grande effervescence s’installe dans les fermes. Chacun prie le ciel pour qu’il ne pleuve pas, mais malheureusement le ciel n’en fait qu’a sa tête. Les blés ondulent tranquillement au moindre zéphyr, ils ne se doutent pas qu’une catastrophe va s’abattre sur eux. Ils bercent, nonchalants, mes rêveries, ils murmurent doucement au rythme du vent, leurs bruissements furtifs font penser à quelques fuites de belles amoureuses parées de longues robes de velours doré, parsemé de cœurs rouges. Demain, ce ne sera pas la même chanson, je suis triste, ce bel océan doré va disparaître avec ses coquelicots, leurs fragiles pétales ne résisteront pas longtemps au manque d’eau. L’éclatant vermillon va se ternir, je ne pourrais plus rêver aux tuniques rouges attaquant les Indiens invisibles. On prépare déjà dans les cours l’emplacement du gerbier, des kilomètres de ficelle de lieuse ont été achetés à la foire l’autre vingt deux, ce sont de grosses bobines de cinq ou six kilos. Les machines sont sorties des hangars où elles dormaient depuis un an. Ce sont de dangereux montres de ferraille avec des excroissances aiguisées qui au moindre faux mouvement peuvent couper, embotteler et ficeler la main, le bras ou la jambe imprudente. La faucheuse lieuse ressemble à un grand scarabée dont les antennes seraient les bras de traction. Le cheval est attelé à cette machine infernale qui en un après midi va transformer un océan indolent en une étouille agressive ou les bouts de paille qui restent en terre deviennent des pics meurtriers pour les mains et les chevilles mal protégées. Les paysans commencent par créer un chemin à la faux tout autour du champ qui va être moissonné. Quelques petites mains ramassent les épis coupés et les rassemblent manuellement en bottes, elles s’aident d’une faucille et de bouts de ficelle qui ont été soigneusement préparés avec un gabarit, du grand art. Ensuite le gros scarabée arrive et entre en action. Il fait un tel tintamarre que je me sauve ahuri par tant de bruit de machinerie infernale. Les épis par centaine, guidés par une sorte de grand roue à aube, se couchent au passage des lames meurtrières, ils sont entraînés par un tapis roulant dans un ensemble de grandes dents, d’un mètre au moins, qui les rassemblent et les lient en bottes. Les fiers épis de tout à l’heure sont maintenant couchés à jamais. Les gerbes tombent derrières la moissonneuse, elles sont entassées avec précaution en meules. Ces assemblages sont faits de sorte que s’il pleut, l’eau doit s’écouler sur les premières gerbes sans pénétrer dans la meule, à la façon des toits de chaume. Demain, elles seront rentrées pour constituer un grand gerbier de cinq ou six mètres de haut qui fera la fierté du propriétaire. J’observe tranquillement cette ronde infernale, la chaleur et la poussière assoiffent les hommes et les bêtes, je suis chargé de les pourvoir en boissons. Bouteilles d’eau et bouteilles de vin sont les bien venues à chaque pause. Le cheval a maintenant une bave blanche qui pend sous son mord. Je suis à l’ombre sous le chêne qui borde les blés. La chaleur, maintenant, fait vibrer l’air au loin, je vois les hommes et les chevaux à travers cet écran ondulant. Je trouve ce flou très artistique, seules les couleurs restent inchangées, les contours précis disparaissent, ces images ressemblent à une sorte de rêve éveillé, où l’esprit ne distingue plus très bien le vrai du faux. Je repense au champ de blé avant le massacre avec ses coquelicots insouciants, pourquoi l’homme a t-il toujours besoin de détruire les merveilleux décors que lui offre la nature. En me remémorant ces images, je comprends, maintenant comment les impressionnistes ont eu l’idée de représenter et peindre les tableaux avec cet effet. Le champ doux et ondulant du début est devenu un désert parsemé ça et là de meules bien rangées. Les coquelicots pendent lamentablement des gerbes à coté de moi, je leur dis adieu, ils me répondent à l’année prochaine, on sera encore plus beau et plus nombreux. La rangée de pommiers est maintenant accessible, je me rapproche, les pommes ne sont pas encore mures, pas avant l’automne me dit grand-mère. Le soir, je lave mes blessures, mes mollets sont griffés et je saigne à plusieurs endroits, c’est le métier qui rentre me dit grand-mère. Ce métier de paysan est trop dur pensai-je, il faudra trouver autre chose. Le lendemain les charrettes amènent les gerbes dans les cours, les poules sont déjà à pied d’oeuvre pour goûter le blé nouveau. Le gerbier est monté tout aussi scientifiquement que les meules des champs, attention à la pluie. Les paysans sont compliqués, quand il fait chaud et sec ils se plaignent du manque d’eau pour leur maïs, mais en même temps ils ne veulent pas qu’il pleuve pendant les moissons ou les foins. Un homme se tient au centre de l’édifice et construit soigneusement le tout. A la fin de la matinée le gerbier est plus haut que le toit de la grange. Il faut un grand coup de rein aux hommes pour lancer les dernières gerbes en haut. Je m’approche du gerbier, on dirait un gigantesque paillasson enroulé sur lui-même et posé verticalement, j’essaie de le caresser, le bout des pailles est coupant comme du verre. Il est beau et parfaitement étanche, il faut qu’il tienne jusqu’à ce que la batteuse arrive, on l’entend déjà fonctionner au Queyroi, le hameau d’à coté.


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