Les tourterelles
     

Près de la fenêtre de la chambre de grand-mère une grande cage est installée, deux tourterelles y roucoulent paisiblement. La cage est suffisamment haute pour empêcher les chats de monter les ennuyer. Elle est large et profonde et laisse un grand espace aux oiseaux pour voler. Ma grand-mère et moi aimons beaucoup ce couple d’amoureux permanent. Chaque matin, nous faisons un brin de toilette à la cage, grand-mère lave le sol fait de claies en bois, je remplis la mangeoire avec des poignées de grains de millet mélangé avec du blé, un abreuvoir rond, large et profond siège au centre de la cage, il sert autant pour la soif que pour le bain. Dés qu’il est rempli d’une eau fraîche et claire, les deux oiseaux se disputent la place pour s’ébrouer dans ce bain propre, elles passent ensuite plusieurs minutes à lisser leur plumage en le faisant sécher au rayon du soleil ou au vent frais. Chacune est couronnée d’un trait noir qui prolonge l’œil, leur plumage beige est légèrement plus foncé sur les ailes. Elles ne sont pas farouche et viennent souvent se poser sur nos mains quand nous leur donnons à manger. Elles sont adorables et ont pris une place importante dans les occupations quotidiennes de grand-mère qui n’oublie jamais d’aller leur faire une visite le soir lorsqu’elle va vérifier si le portail du champ derrière la maison est bien fermé. Lorsqu’on oublie de fermer, ce satané portail, les vaches du fermier ne manquent jamais l’occasion de venir brouter les fleurs de grand-mère dans la cour devant la maison en laissant des cadeaux odorants et mous plus communément appelés bouses. Deux portails font l’objet d’une surveillance particulière, le portail du champ et celui du potager. Pour le potager, ce ne sont pas les vaches qui motivent cette obsession, ce sont les poules et les canards. Les poules, car elles prennent un malin plaisir à aller gratter les frais labours faits par grand-mère, le matin même, pour semer des radis ou des petits pois, et, les canards qui viennent se délecter des salades sur pieds alors qu’habituellement, ils n’ont droit qu’aux vilaines feuilles ou aux trognons restants du tri de la préparation culinaire. Mais les tourterelles sont là pour surveiller indirectement ces deux portes qui sont en face de leur séjour surélevé. Ce jour la, grand-mère et moi sommes allés ramasser de l’herbe pour les lapins. Tous les jours, c’est une corvée qui nous échoit systématiquement lorsque le temps le permet. Nous avons remonté les étouilles derrière la maison en longeant le rang de pommiers à la recherche des pissenlits, des grignasses ou des bonnes herbes connues de grand-mère. Arrivés à la vigne du fermier, le sac est presque plein, encore quelques pissenlits et le repas des lapins sera prêt à servir. Grand-mère penchée sur son labeur ramasse les herbes à coté de moi qui regarde de temps en temps ce coin de collines parsemées de bois, de vignes, de prés et de champs cultivés, le tout bordé de haies grouillantes de vie. C’est alors que je remarque la ronde de deux oiseaux presque blancs près de la cage des tourterelles. Je préviens grand-mère qui réalise immédiatement qu’il s’agit des tourterelles. Elle regarde instantanément en l’air : Il n’y a pas de buse dans le ciel, elles ne risquent rien, me dit-elle, ce soir elles rentreront toutes seules dans leur cage. Je scrute à mon tour le ciel à la recherche de quelques méchants prédateurs qui voudraient manger les tourterelles. Rassuré, je les regarde voler derrière la maison au-dessus du toit et au-dessus de la mare. Je reprends ma collecte d’herbes à lapin. Lorsque le sac est plein à craquer, grand-mère décide qu’il est temps de rentrer. Sur le chemin du retour par les champs, notre point de vue embrasse tout l’arrière des longs bâtiments de la ferme de grand-mère, aucune tourterelle n’est en vue. Grand-mère suggère qu’elles sont peut être rentrées seules dans leur cage, mais je sens dans son discours rassurant une légère pointe d’inquiétude. Nous marchons côte à côte, sans mots dire, en ne cessant pas de regarder dans la direction de la maison dans l’espoir d’apercevoir les oiseaux. Mais rien, Je sens que grand-mère presse insensiblement le pas. Je pense qu’elles ont dû passer devant la maison, et que, de là où nous sommes, nous ne les voyons pas. Nous approchons de la maison, avec ma vue perçante, malgré la distance, je remarque que la cage est vide, je le dis à grand-mère Aucun roucoulement ne se fait entendre alentour, nous passons devant la maison, pas de tourterelles non plus de ce coté là. La porte de la cage est ouverte, j’ai du mal la fermer ce matin, je regarde autour de moi, le nez en l’air dans l’espoir de les voir voler ou posées dans un des arbres du jardin.

Grand-mère en fait autant, nous nous rapprochons de la mare qui est entourée d’un muret surmonté d’un grillage, des fils sont tendus entre les bords. Et là, au milieu de l’eau, tels deux petits voiliers blancs, couchés dans l’eau, les ailes déployées, gisent les deux tourterelles qui se sont noyées en se prenant dans les fils de la mare. Je reste figé pendant quelques secondes avant de crier la colère de mon incompréhension. Ma grand-mère reste muette d’émotion devant le lamentable spectacle de ces deux captives mortes pour avoir voulu profiter d’un peu de liberté. Quelle injustice, pensai-je tristement. Tout en retenant mes larmes je pousse avec un bâton les deux cadavres sans vie vers le bord de la mare. « Plus jamais je n’aurai des oiseaux en cage », décide grand-mère. « Elles se sont noyées car elles ne connaissaient pas tous les dangers et les pièges qui peuvent exister, demain on enlève la cage de là. »


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