La batteuse
     

La batteuse arrive, la batteuse arrive, crie Michel qui la précède à bicyclette. Je ne la vois pas encore, mais j’entends, dans le chemin qui vient du Queyroi, un bruit de gros moteur poussif, suivi par un orchestre de casseroles mal accordées. Pourquoi les instruments du monde paysan sont-ils toujours bruyants, et, en tel désaccord avec la nature ou, la plupart du temps, les sons chantent l’harmonie et douceur. Bien entendu, il y a des exceptions, quand le cadichon de Livertou se prend pour Louis Mariano, il vaut mieux s’enfuir rapidement si on ne veut pas devenir sourd. J’aperçois maintenant le tracteur qui avec son « plote, plote, plote, » et sa fumée noire, précède une longue machine rose fané piquée de poulies et de courroie. Quel étrange instrument, elle est en bois peint mais l’intérieur est plein de grosses roues métalliques qui vont séparer le blé des balles et de la paille. La mécanique de cet engin m’intéresse au plus au point. Elle est installée près du gerbier, le tracteur est positionné à une dizaine de mètre devant la batteuse. Une grosse poulie apparaît sur le coté du moteur, une longue courroie la relie à la petite de la batteuse. L’installation est précise, la batteuse est calée pour être parfaitement horizontale. Le propriétaire de cette machine procède aux vérifications, il graisse soigneusement tous les roulements, je le suis comme son ombre, chaque fois qu’il ouvre une porte et regarde la mécanique à l’intérieur, je regarde aussi. Il me regarde avec un air bourru, je lui souris. - ça t’intéresse me dit-il, je fais oui de la tête Il me monte sur ses épaules larges et transpirantes et nous voila partis à la découverte de la machine la plus extraordinaire que j’avais vue. Tout en, contrôlant et lubrifiant chacun des organes de cet être, qui, tout à l’heure, va manger le gerbier en entier, il m’explique le fonctionnement. Les gerbes rentrent ici, me dit-il, cette roue légèrement dentée tourne très vite, elle fait éclater les épis, la paille continue sur le tapis roulant là, elle est compressée là-bas et liée en grosses bottes carrées, le blé tombe ici, il est récupéré par ce tuyau auquel on attache les sacs qui se remplissent au fur et à mesure, les balles sont aspirées là, elles sont envoyées loin derrières la batteuse, elles ne servent pas à grand chose, certains les donnent aux bêtes en complément de nourriture, mais c’est pas fameux, d’autres en font des matelas ou des taies d’oreillers, c’est très bon pour le sommeil des enfants termine-t-il.

Quelle leçon, quelle belle mécanique ! J’attends avec impatience de voir cet engin en marche. Un long tuyau de poêle est installé derrière la batteuse pour évacuer les balles, le plus loin possible, car ça fait beaucoup de poussière. Les sacs de blé vides sont entassés à coté du tuyau, les bobines de ficelles près de la lieuse, les hommes se répartissent les tâches, les bouteilles de vin sont mises au frais dans le seau et descendu au fond du puits, les fourches sont alignées près de la grange comme des gendarmes au défilé du quatorze juillet, enfin tout est prêt. Car quand la machine est lancée, il ne faut que rien ne manque. Le machiniste s’approche du tracteur pour lancer le moteur. Tout le monde retient son souffle, seuls, les poules continuent leurs caquètements et les oiseaux leurs piaillements, il y a surtout une bande de moineaux prêts à s’empiffrer des grains qui ne manqueront pas de s’échapper de la machine. Un pouf teuff se fait entendre, puis plus rien. Un profond silence s’est installé, c’est comme si cette explosion avait coupé le sifflet aux animaux des alentours, plus un bruit, tout le monde attend le démarrage, même les animaux ne bougent plus, le chien a dressé ses oreilles et attend, aux aguets, l’évènement. Le machiniste recommence, cette fois si le pouf pouf périodique se met en place et ne s’arrête plus. Il attend que le moteur soit chaud pour lancer la grande poulie qui doit entraîner la batteuse à l’aide de la longue courroie qui a été croisée en son milieu, pour ne pas qu’elle déraille, m’a dit le machiniste.

Et là, malgré le fait que maintenant je sais que les instruments des paysans sont bruyants, je sursaute en entendant, au moment ou la batteuse prend vie, le tintamarre habituel. Toutes les poulies extérieures se mettent à tourner en même temps, elles sont parfois reliées entre elles par une courroie qui inlassablement va faire sont va et vient toute la journée. Des hommes lancent les gerbes dans la gueule vorace, d’autres coupent les liens, d’autres étalent correctement les épis sur le tapis, d’autres avec des fourches attrapent les bottes de paille et les emmènent dans les granges ou elles seront rangées sur les ballets. Enfin, une seule personne s’occupe du sac de blé, c’est le propriétaire du champ qui surveille sa production, comme le lait sur le feu. De temps en temps il plonge sa main dans le grain, il les laisse lentement glisser entre ses gros doigts boudinés de travailleur de la terre, il met un grain dans sa bouche, il le fait éclater avec ses dents, il goûte le blé, il sourit, il est satisfait, son travail a porté ses fruits. Aujourd’hui, il a oublié les durs labours de l’automne dernier, à suivre la charrue dans le froid, la pluie et les premières gelées. Il est content, malgré la chaleur, la poussière, la soif, il rit, il le montre alentour, à tous ceux qui veulent le voir. On se félicite, on se congratule, on apprécie le juste retour du labeur éreintant de la dure vie de paysan. Les sacs sont fermés avec précaution, il ne faut pas en perdre le moindre grain, ils sont rentrés dans le cellier ou dans le grenier. Je suis incapable de bouger un tant soit peu le sac, il doit peser au moins cinquante kilos. Lorsque le gerbier se réduit à une seule couche de gerbes, je vois les chiens qui s’approchent. Je ne comprends pas pourquoi, quand tout d’un coup, de gros rats sautent hors des gerbes. Aussitôt, les chiens leur foncent dessus, c’est la curée. Le rat qui s’était installé paisiblement au centre de son garde manger, est apeuré, il court dans tous les sens, il bondit contre la batteuse, la fourche d’un batteur, s’abat sur lui, il s’échappe un instant, mais, se retrouve happé par le grand chien noir. Un bruit d’os broyés, un cri et c’est fini. Le grand chien remue la queue de contentement, du sang coule de sa gueule, il est fier, il fait son travail, lui aussi. Son maître lui tapote doucement la tête. Ils se sont compris, chacun a une tâche à faire, et il le fait bien. Le soir malgré la fatigue accumulée pendant cette journée d’intense activité, tout le monde se retrouve autour de l’immense table qui a été dressée sous les tilleuls devant la maison et à l’emplacement du grand gerbier qui a maintenant disparu. Les bouteilles de vin passent de mains en mains, malgré la quantité ingurgitée toute la journée, les hommes ne montrent pas le moindre signe d’ébriété. Ils sont joyeux mais ils ont certainement éliminé déjà depuis longtemps le peu d’alcool que ces vins locaux leur apportent. Ce soir, je m’endors en rêvant au grand gerbier qui a vécu si peu de temps et qui a été pour moi l’occasion de tant de découvertes.


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