La bicyclette
     

De l’école à la maison la distance n’est pas extraordinaire, un kilomètre et demi tout au plus. Mais pour me faciliter la tâche, les instances parentales ont décidé qu’il me fallait une bicyclette. A l’annonce de la nouvelle, je saute de joie, dans ma tête car en réalité je ne suis pas expansif, mais mon sourire en dit long sur le plaisir que j’éprouve à cette annonce. Je vois déjà un nouvel espace de liberté s’ouvrir devant moi. Plus de contrainte de distance, aller à Chante-buse en cinq minutes, parcourir les chemins des journées entières, je me mets à rêver. J’ai bien déjà utilisé la bicyclette de grand mère, mais c’est une bicyclette de femme, sans la barre du milieu. Les copains ne riront plus de moi, ils seront même certainement jaloux. J’espère pouvoir choisir la couleur. Elle sera plus belle que toute les autres. Il est vrai que entre les mains de garnements peu scrupuleux, elles subissent des dommages incessants, il faut qu’elles soient solides car notre délicatesse n’a d’égale que notre volonté de montrer à ces machines qui est le maître. Ce discours de façade cache une triste vérité, la barre du milieu, qui montre l’appartenance du propriétaire à la gent masculine, aura tôt fait de me rappeler à l’ordre, et de rabaisser ma fierté de jeune coq, lorsque je m’éclaterai les couilles dessus. Belle leçon d’humilité ! Ce jour là, j’ai regardé ma bicyclette d’un autre œil en me disant qu’il fallait que j’aie un minimum d’attention envers elle, et j’ai maudit le créateur de cette barre. Plus tard, je comprendrai son utilité, lorsque j’aurai emmené quelques filles assises en équilibre dessus. Le grand jour est arrivé, nous allons chez le marchand de cycles. Du Chambon tient le magasin, je le connais bien car j’ai déjà passé de longs moments à regarder les bicyclettes en rêvant. Mais aujourd’hui il ne me regarde plus du même œil, car je suis accompagné. Mon père et ma grand-mère sont là, bien entendu. Alors c’est le grand jour dit-il en souriant, je souris moi aussi devant les merveilleuses machines. Certaines sont exposées en vitrine, d’autres sont alignées dans le magasin comme pour un départ de tour de France. Il y en a aussi beaucoup accrochées au plafond. Mais celles-là ont les pédales démontées. Je les regarde toutes pendant que les adultes discutent de la pluie et du beau temps et de bicyclette. Enfin ils me demandent mon avis, je ne sais pas ce qu’ils se sont dits, trop occupé à découvrir les différences, les couleurs, les freins les garde boue, je réponds :

  • j’en veux une bleue avec la barre au milieu et un dérailleur.

  • Un dérailleur, mais c’est pour les coureurs, tu ne veux pas faire des courses ? me dit grand-mère.

  • C’est pour aller à l’école, renchérit mon père.

  • Tu avais bien un vélo de course toi lui dis-je.

  • Oui, mais j’étais plus vieux et c’était pour gagner des sous en plus, tu es encore trop jeune pour avoir un dérailleur.

  • De toute façon, je n’ai pas de vélo avec un dérailleur en magasin, il faudrait le commander, repris Du Chambon.

  • Si tout le monde se ligue contre moi, alors tant pis, mais je la veux bleue.

  • D’accord j’en ai une bleue, mais c’est une grande taille.

  • Je me débrouillerai, et de toute façon je vais grandir vite, après elle risque d’être trop petite, lui répondis-je.

  • Écoute, tu vas l’essayer me dit mon père on verra bien.

Là, je vois Du Chambon s’avancer avec une magnifique bicyclette bleue presque aussi haute que moi. Je suis tellement impressionné que je ne dis rien, je la regarde, les yeux émerveillés par tous les chromes qui lancent des éclats au moindre mouvement.

  • Qu’elle est belle, dis-je, la voix un peu cassée par l’émotion.

  • Eh bien, essaie la me dit grand mère.

Je n’ose pas la toucher, elle brille de mille feux, je caresse doucement la selle, je touche les manchons du guidon, je serre les poignées de frein. Je la mets dans le caniveau pour la mettre plus à ma portée, je monte dessus, mes pieds ne touchent plus les pédales en bas. Du Chambon me règle la selle, il descend aussi le guidon à fond. J’arrive tout juste à garder les pieds sur les pédales en un tour. C’est parti, je fais quelques tours de roues un peu hésitant au début, puis la confiance vient et je fais le tour du pâté de maison. Je reviens au magasin.

  • Alors content, me dit mon père, mais fais bien attention à ne pas l’abîmer, elle est trop belle. Tu peux partir avec à la maison.

  • C’est vrai je peux.

  • Bien sur à tout à l’heure, fais attention aux voitures.

C’est parti pour la grande aventure, je pars en direction de la maison en espérant que tous les gens qui me voient passer apprécient ma nouvelle bicyclette. Je suis très fier, je pédale sans regarder ni à droite ni à gauche, la première voiture qui me double manque de me faire tomber, je suis surpris par le souffle. Dès que j’entends le bruit d’un moteur derrière moi je roule prudemment dans le caniveau, je ne suis pas rassuré. Enfin j’atteins le chemin de Métry, là, il n’y a plus aucun danger, seules les charrettes des paysans empruntent cette route blanche qui mène au village. Je pédale plus rapidement en me mettant au milieu de la route, en arrivant en bas de chez Villards, je comprends vite que le petit raidillon va me poser un problème, je me mets debout sur les pédales, mais la monture n’avance pratiquement pas, je perd enfin l’équilibre et tombe sur le chemin sablonneux. Pas de mal, je relève vite le vélo et l’inspecte, j’espère que personne ne m’a vu en mauvaise posture, ils se moqueraient de moi. Je rentre dans le village en pédalant fièrement tous les copains accourent en me voyant arriver. Après un instant de surprise, ils sont un peu ébahis, chacun y va de son commentaire, tâtent les pneus blancs, font sonner la sonnette, essayent les poignets de freins. Tout le monde touche un peu à tout. Ils veulent tous l’essayer, je reste ferme et promets à tous un tour quand elle sera rodée. C’est-à-dire quand j’aurais suffisamment fait vieillir l’engin pour que les coups portés par les chenapans ne se voient pas trop. A partir de ce jour, les environs du village n’ont plus de secret pour moi. Le moindre chemin qui n’avait pas encore reçu ma visite est parcouru en long et en large. Je suis toute la journée perché sur les pédales et n’arrête que pour déjeuner ou dîner.

  • A ce train là, tu auras usé les pneus avant la rentrée, me dit grand-mère, et les freins ne fonctionneront plus.

  • Ils sont solides et je fais attention, répondis-je.

  • J’imagine ! me dit-elle, quand je vous vois descendre à brides abattues le chemin de chez Dieu, c’est sûr que tu rouleras sur les jantes sous peu.

Je souris et soulève les épaules :

  • mais non, dis je, quand je freine je fais attention à ne pas bloquer les roues.

En apparence car en fait, il nous arrive assez souvent de faire des concours de glissade en bloquant la roue arrière. Je jette rapidement un coup d’œil aux pneus en espérant que les effets de mes excès ne se voient pas trop. Apparemment rien sur le pneu arrière, mais il me semble que les dessins des crampons sont légèrement effacés. J’abrège la conversation en partant une nouvelle fois vers les vignes.

Depuis l’arrivée de la bicyclette, mon espace s’est particulièrement agrandi. Avec Alain, nous disposons maintenant des moyens pour l’exploration de la campagne environnante. Nous partons les après midi pour des ballades sans fin sur les routes peu fréquentées. La route qui suit la vallée de la Bonnieure entre Chasseneuil et Cherves Châtelard, n’a bientôt plus de secret pour nous. Ce vallon, où serpente, nonchalante, la rivière entre des collines couvertes de vertes prairies, de bosquets épars, et de bois peu denses, est particulièrement attrayant avec ces différentes demeures bourgeoises. En particulier, le château du Gazon possède un étang intéressant, il reçoit régulièrement notre visite. Les nombreux pécheurs de ce domaine privé nous regardent souvent d’un œil réprobateur, car nous ne faisons pas preuve de la discrétion nécessaire à la pratique de ce sport de papi. Nous nous y arrêtons pour observer les oiseaux aquatiques que nous n’avons pas l’habitude de voir plus en aval. Un couple de héron s’est établi dans les roseaux, le vol lourd de cet oiseau nous surprend tout le temps, comme le balancement singulier de sa démarche. Il avance d’abord son long bec puis son long cou et, ensuite, le reste de son corps suit automatiquement emporté par ses pattes immenses. Il fait preuve d’une patience infinie. Il lui arrive de rester des heures perché sur une branche au dessus de l’eau sans bouger le moins du monde, fixant l’onde de son œil rond immobile. Évidemment nous le dérangeons aussi. La rivière devient vite un aire d’exploration intense, nous recherchons toujours des coins protégés, loin de tout regard, où nous finissons souvent par des plongeons dans l’eau claire qui avec la fin de l’été est de plus en plus froide, mais qu’importe. Petit à petit nous nous éloignons de plus en plus de nos foyers, il nous arrive de parcourir plus de trente kilomètres dans l’après midi.


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