La maison dans le chêne
     

Cet été là, nous avons décidé de construire une cabane dans le grand chêne de chez Michel. Il domine une grande mare à canards. Ce sera pour nous les douves autour de notre donjon château fort : le chêne. La première chose à faire est de trouver un emplacement suffisamment plan et large pour édifier notre cabane. Nous montons dans le chêne dont l’accès est rendu difficile car il n’a pas de branche basse et il penche au-dessus de la mare, d’où notre choix pour cet endroit stratégique et inaccessible. Nous confectionnons une échelle à l’aide d’une perche sur laquelle nous chevillons des échelons. Elle doit être légère pour être remontée facilement en cas d’attaque. Nous grimpons les uns derrière les autres, chacun explorant les branches autour de lui. Alain semble avoir trouvé l’emplacement idéal. Nous imaginons la manière de placer des traverses ou des madriers pour construire le sol de la cabane. Le père de Michel est maçon, dans le terrain à coté du garage, nous trouvons tous les matériaux voulus pour notre construction. Il faut arriver à les chaparder sans nous faire repérer. Petit à petit nous récupérons de quoi faire le plancher de la maison. Quatre madriers sont attachés aux branches avec des cordes. Des planches de coffrage serviront de plancher, elles sont épaisses et très solides, il reste quelques traces de ciment qui les rendent rugueuses. Quand on travaille à genou les écorchures se font rapidement sentir ! Il faudra trouver de quoi faire un tapis. Nous testons le plancher en sautant dessus pour nous assurer qu’il est suffisamment costaud, mais nous restons bien agrippés aux branches au-dessus de nous. Pour construire les murs c’est plus difficile car nous n’avons pas de hauteur disponible dans l’entrelacs de branches, il nous faudrait une scie pour dégager les branches au-dessus. Nous réussissons à trouver une scie égoïne dans une caisse à outils du maçon. Chacun à son tour est chargé de scier quelques branches. Ce n’est pas une chose facile sans appui, de plus manier une scie égoïne relève de la gageure dans du chêne vert. A chaque fois que la scie est bien engagée dans la branche, elle se coince et elle plie, plusieurs fois l’un d’entre nous a bien failli se casser la figure dans la mare. Sans doute, le chêne cherche à se défendre en envoyant un des garnements qui l’agressent faire un plongeon mérité. A la fin de l’après midi, l’emplacement est suffisamment dégagé pour bâtir les murs du donjon. Nous remettons au lendemain les travaux d’achèvement, car pour l’instant les mères et les grands-mères rappellent leurs oilles pour dîner. Qu’as-tu fait cet après midi ? Me demande-t-elle. On construit une cabane dans le grand chêne de chez Michel, répondis-je. Fais bien attention à ne pas tomber dans l’eau sinon tu auras à faire à moi, me dit-elle en fronçant ses sourcils sur ses yeux bleu ciel, qui, encadrés par ses cheveux gris blanc lui donne un regard dur, à peine soutenable. On ne peut que répondre par oui à un tel ultimatum, mais l’avenir nous le dira. Le soir après le dîner, je réfléchis à la façon de construire les murs de la cabane pour qu’ils soient solides et ne nous envoient pas boire un bouillon dès que l’on s’appuiera dessus. A force de penser je crois que j’ai fini par trouver la solution, grand-mère me voyant songeur me demande à quelle bêtise suis-je en train de penser. A rien, lui répondis-je. Ho, ça m’étonnerai quand tu es absorbé comme ça, et qu’il faut te poser les questions trois fois, c’est qu’il s’en passe des choses dans ta caboche, bougre de drôle. Je lui souris béatement sans rien dire. Puis, pour détourner son attention sur autre chose, je lui pose une question sur le grand-père facteur qui n’avait qu’un bras, et, là, comme par miracle elle me parle de sa jeunesse, de la guerre qui lui a pris son premier mari qu’elle a à peine connu, de son deuxième mari mon grand-père qui mangeait sa soupe, là, sur la table en s’appuyant sur son moignon toujours caché dans un bras de chemise et qui disait : « Demain, il va pleuvoir j’ai les doigts qui me démangent ». Ce grand-père, je l’ai vu quand j’étais petit entre deux séjours africains, mais son image reste floue. Sa photo, qui trônait sur un des bahuts de la pièce à vivre, reste gravée dans ma mémoire. Je l’imagine faisant chabrot puis essuyant ses deux bacchantes d’un revers de main. Grand-mère, quand elle me parle le regarde sans cesse.

Ton grand-père me dit-elle, partait le matin très tôt, été comme hiver, dans le froid ou la pluie, sur son vélo qu’il maniait d’une seule main, sa grande cape recouvrant ses épaules, son sac de facteur à l’abri dessous, pour aller trier le courrier qui arrivait par le train de six heures. Ensuite, il faisait sa tournée, pour distribuer les lettres, les paquets et le journal. Il passait les messages d’une ferme à l’autre, donnait des nouvelles, bonnes ou moins bonnes. Il connaissait chacun des habitants des hameaux alentour. Ils lui confiaient les lettres à poster, l’argent à envoyer au fils soldat, là bas, loin de chez lui. Chacun lui faisait confiance, il faisait confiance à tous. Que veut dire ce mot aujourd’hui, il existe encore dans le vocabulaire uniquement pour parler du passé, bientôt il aura disparu. J’imagine ce grand-père aujourd’hui, dans la vie trépidante des banlieues, où tout le monde dupe et, vole tout le monde. Il en ferait une tête. Il se demanderait sur qu’elle planète il aurait arrêté son véhicule spatial. Tu sais, il n’avait pas une vie facile. Beaucoup de gens critiquent les fonctionnaires de nos jours, mais il est évident que leurs conditions de travail se sont nettement améliorées, et leurs salaires aussi, alors qu’ils bénéficient d’avantages non négligeables. Il faudrait peut être repenser le recrutement des fonctionnaires administratifs, pour qu’ils aient une expérience du vrai travail dans les entreprises du privé avant de pantoufler, et faire en sorte qu’il n’y ait plus de différences favorables aux uns ou aux autres. Ce qui est la pire des injustices de notre société française actuellement, c’est que ce sont ceux qui votent en majorité socialiste qui partagent le moins. Ils ne partagent pas le chômage, ils s’octroient les meilleures retraites, ils coûtent plus cher par personne en maladie et arrêt de travail et leurs caisses étant déficitaires elles sont renflouées par celles du privé, bravo les socialistes au grand cœur généreux, tout pour moi, rien pour les autres.

  • C’est quoi être socialiste, demandai-je.

  • Ho, vois-tu c’est une question à laquelle il est difficile de répondre. En théorie, cette idéologie voudrait être égalitaire. Que chacun ait la même chose. Mais dans ce cas, ceux qui travaillent peu, auraient autant que ceux qui travaillent beaucoup. Ceux qui travaillent bien n’auraient pas plus que ceux qui travaillent mal. En fait c’est très inégalitaire, et les gens ne sont pas encouragés à travailler mieux. Ils appellent ça le partage des richesses, mais ils oublient toujours le partage des responsabilités et des devoirs. Il suffit de voir comment sont traités les fonctionnaires lorsqu’ils font des erreurs, ils ne sont jamais responsables de rien, tu peux remonter jusqu’au ministre, ils ne sont jamais envoyés en prison. Par contre les entrepreneurs privés sont toujours responsables, au moindre problème, ils sont montrés du doigt, ils sont jetés à la vindicte populaire et cloués au pilori. La France et son administration, est vis à vis des créateurs de richesses la plus injuste du monde. Tu verras un jour plus personne ne créera d’entreprise en France, si aucune modification n’est réalisée dans les lois et les mentalités. La lutte des classes est complètement dépassée. Je me demande combien de temps tous ses syndicalistes vont mettre pour s’en apercevoir, et réaliser combien ils sont injustes envers ceux qui travaillent pour leur donner des emplois et des salaires. Le système aurait pu marcher si les gens étaient fondamentalement gentils. Mais l’être humain est méchant, c’est le plus grand prédateur de la planète terre. Il n’hésite pas à tuer tout ce qui fait obstacle à son expansion. Il y a toujours des guerres et des barbares, il y en aura malheureusement toujours.

Après un tel discourt, j’acquiesce et, me sentant très fatigué, je vais me coucher. Le lendemain matin, on se retrouve tous dans le chêne, j’apporte le résultat de mes réflexions que j’ai dessiné sur le bord d’une feuille de journal en déjeunant. Tout le monde est d’accord, il faut que les murs soient solides. On installe aux quatre angles des rondins solidement attachés avec de la ficelle de lieuse aux branches encore en place. Là dessus, on fixe des planches qui sont clouées avec des pointes. La cabane commence à ressembler à une vrai petite maison avec une porte et une fenêtre, nous sommes très fiers de notre œuvre, nous la décorons avec les trophées et les objets précieux que nous possédons, les flèches et les lance-pierres. Il nous manque des griffes d’ours ou de lion mais ici nous n’en croisons pas beaucoup. Nous remontons l’échelle systématiquement après chaque descente, nous définissons un code pour que celui qui est en bas puisse la demander pour monter. L’organisation de notre château fort est en place, il doit être invincible. Nous y venons presque tous les jours, jusqu’à la fin de l’été, mais comme tout jeu, nous nous en lassons et l’oublions jusqu’à ce fameux jour des vacances de Noël où Alain a décidé de monter revoir notre maison. Ce jour là, nous nous étions retrouvés tous dans le village. L’hiver, les jeux sont assez différents, il faut beaucoup bouger pour ne pas avoir froid. Dans ce coin de Charente il pleut beaucoup en automne et en hiver, nous n’avons pas eu l’occasion de remonter voir notre cabane dans le chêne. L’échelle est à moitié démontée et pourrie, avec précaution nous grimpons, les barreaux sont humides et glissants, il en manque quelques-uns uns, les branches sont grasses, recouvertes d’une sorte de mousse rase qui les rend peu sûres, Alain arrive le premier près de la cabane, il grimpe toujours comme un singe, la porte ne tient presque plus, il entre d’un pas franc dans la maison, ici il n’y a plus de danger. C’est sans compter sur l’humidité légendaire de cette région, elle pourrit tout même ce qui n’est pas directement sous la pluie. Dans un craquement sinistre, un cri de détresse surgit entre les branches, suivit d’un plouf ! Puis plus rien. Alain est passé à travers le plancher. Il ne réapparaît pas à la surface de la mare. L’eau est à quatre ou cinq degrés pas plus. J’ai déjà sauté sur le bord de la mare quand il sort de la mare noire, en hurlant comme un zombi. En trois minutes il est tout nu au bord de la mare, il tremble de froid, Chacun de nous lui passe un gilet, un blouson, pour le réchauffer nous nous précipitons dans la grange, là, nous le frictionnons avec un bouchon de foin, sa peau qui avait commencé à bleuir devient déjà rouge par endroit. Mais nous n’avons pas d’habits sous la main, comment va-t-on faire ? Il essaye de remettre son pantalon, mais il est glacial, nous avons beau réfléchir tout haut nous n’avons pas de solution. A cet instant grand-mère entre dans la grange, elle remarque tout de suite la situation bizarre, les habits d’Alain sont plus foncés et il est à moitié couvert de foin et de mon gilet, elle réalise qu’il a du faire le plongeon. En un clin d’œil on se retrouve devant la cheminée, il va attraper du mal, dit-elle, en le frictionnant avec une serviette devant un feu d’enfer. Il n’attrapera en fait rien du tout, malgré ce bain de Noël, c’est un costaud Alain !


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