La Vigne
     

Grand-mère pousse une charrette miniature. C’est un charreton à bras dont les roues sont en fer à rayons. Elle est construite en bois avec une légère armature de fer, elle est bien sûr de couleur bleue. Elle contient un bric à brac utile pour aller faire le jardin dans la vigne du noyer. Cet équipage fait un tintamarre qui casse les oreilles et fait fuir tous mes amis les oiseaux qui nichent dans les haies du chemin que nous suivons. Loulou court devant, derrière et dans tous les sens, cherchant avec sa truffe quelques odeurs intéressantes. Plus elles sont fortes et malodorantes, plus ça lui plaît de se rouler dedans. Il est aux anges quand il trouve une pourriture bien avancée et qu’il nous ramène fièrement son arôme exécrable, comme un trophée du meilleur goût. Petit à petit nous remontons la faible pente du chemin de « Chez Dieu » qui nous mène à la vigne. Nous arrivons à la patte d’oie du chemin de la Rivaille, j’aide grand-mère à pousser le charreton dans le raidillon et enfin nous voila en haut. Sur la colline, la vigne de grand-mère est la première à gauche. Elle est propre et cultivée comme un jardin. Dans chaque rang on trouve des choux, des pommes de terre, des carottes, des petits pois et des poireaux, tout sauf des légumes fragiles qui demandent beaucoup d’eau. C’est une vigne, or, les vignes sont toujours situées à flan de colline au soleil. Le bigot est déjà sur l’épaule de grand-mère qui marche rapidement vers son labeur. Elle me crie ;

  • Mets le panier au frais sous le noyer. »

Je m’exécute instantanément car il contient la chose la plus précieuse au monde : le chocolat du goûter, la bouteille d’eau pour la travailleuse fait partie aussi de son contenu mais pour moi ce n’est qu’accessoire. Je jette le panier à l’ombre du noyer et cours vers mon passe temps favori, l’observation et la découverte de Dame nature. Je me demanderai toujours pourquoi ma grand-mère, qui vit seule, à qui les fermiers apportent toujours les produits de leur jardin ou de leurs étables, qui cultive aussi à coté de la maison un jardin potager, a besoin de s’échiner à faire pousser entre les rangs de sa vigne des légumes que l’on ne mangera sans doute jamais. Va savoir ! Enfin c’est pour moi l’occasion d’étendre mon champ d’investigation à des zones éloignées de la maison. La découverte d’un nouveau monde inexploré. Au-dessus de la vigne cultivée par grand-mère, il y a une autre vigne, appelée la vieille vigne, ses rangs sont perpendiculaires aux autres. Cela me permet de disparaître à ses yeux. En général, elle ne s’inquiète pas pour moi, qu’est ce qui peut bien arriver à un gamin ici ? Elle sait que je suis prudent malgré ma grande curiosité, n’ai-je pas bravé avec succès les Afriques ! Sans que je me rende compte elle doit bien jeter un coup d’œil sur moi de temps en temps ! J’essaie de m’approcher sans bruit des animaux ou des oiseaux que j’aperçois. Parfois, je m’installe confortablement dans un buisson, légèrement caché, en attendant tout simplement qu’un oiseau, un lapin ou une belette pointe son nez. L’attente n’est jamais longue dans cette riche campagne qui est constituée d’une multitude de petits lopins de terre séparés par des haies habitées par un nombre incroyables d’êtres de toutes dimensions et de toutes sortes. Des insectes qui, des sauterelles, aux araignées, aux mouches, s’entre-dévorent joyeusement. Chacun inventant des pièges ou des camouflages aussi audacieux que redoutables. Les plus beaux pièges sont sans doute les toiles que l’araignée tisse pendant la nuit et qui, à l’aube, se chargent de rosée. Dans le soleil levant c’est une véritable féerie qu’aucune rivière de diamant n’égalera jamais. La propriétaire de cet ouvrage magnifique reste bien cachée dans un cocon de soie et attend les vibrations annonciatrices d’une proie prise au piège. Parfois, elle trône au centre de son ouvrage en gonflant son abdomen tel un roi ventripotent qui donne des ordres à ses sujets. Quel spectacle de voir le combat inégal entre l’araignée et la pauvre mouche qui est venue s’empêtrer dans ce filet inextricable ! Malgré ses efforts elle n’arrive pas à s’enfuir. La vitesse de battement de ses ailes fait vibrer l’ensemble de la toile. Je n’entends pas cette musique, mais j’imagine Mozart ou Beethoven s’inspirant de ces déchirements pour composer quelques symphonies ou petite musique de nuit. La maîtresse des lieux apparaît bientôt, elle s’approche rapidement de sa victime, elle la sabre en lui injectant un poison mortel. Je sens que la pauvre mouche bat de plus en plus lentement des ailes, son agonie est proche. L’araignée commence à l’enrouler dans un linceul de soie, la mouche est paralysée autant par le venin que par ce sarcophage mou et pégueux. L’araignée n’attend pas que sa victime soit morte pour l’emporter dans la cachette garde manger. Car les vibrations produites empêchent d’autres prises. Il faut aller vite et réparer les dégâts causés au fragile édifice.

La vigne est bordée le long du chemin par un mur de pierres sèches. Des générations de paysans ont, petit à petit, ramassé les pierres qui cassaient les bigots ou les socs des charrues. Ils les ont entassées pour constituer des murs de pierres sèches qui, encore aujourd’hui, bordent un grand nombre de petits lopins de terre. Quelques ronces agressives le couvrent à certains endroits. Les habitants du mur sont peu souvent dérangés. Évidemment, c’est sans compter avec le garnement qui sévit ces jours ci dans le coin. Pauvres lézards, pourquoi est ce sur eux que j’ai jeté, ce jour là, mon dévolu. Dieu seul ne le sait pas, mais tous les garnements aiment s’amuser avec ces bestioles inoffensives qui se sauvent en perdant le bout de leur queue. Je suis absolument suffoqué par la vitesse de ces petites bêtes, qui malgré des pattes extrêmement courtes, ont des vitesses d’accélération quasi infinie, j’ai beaucoup de difficulté à les attraper avant qu’ils ne disparaissent entre deux pierres. Les voitures de « formule un » actuelles ont de piètres accélérations à coté de ces machines à pédales. Il y en à un particulièrement judicieux qui a choisi de se cacher sous la ronce. Ma main, dont l’entraînement à attraper les mouches fait qu’elle est le plus souvent vainqueur, se ferme sur les épines d’une branche bien sèche et dure. La leçon est rude, mais pas encore assez car je me venge sur les mûres que je viens de découvrir. Je ne t’en laisserai pas une me, dis-je. La ronce n’en à strictement rien à faire, et elle me pique une seconde fois. La nature, si elle nous offre beaucoup ne se défend malheureusement pas assez souvent. Je retourne dans la vigne pour apporter à ma grand-mère quelques mûres échappées à ma gourmandise. Certains pieds de vigne sont séparés par des groseilliers, des cassis ou des macros, leurs fruits plus délicats ne sont pas encore mûrs.

  • La semaine prochaine ils seront bons à ramasser me dit grand-mère. Avec les cassis on fera de la gelée de confiture, je préfère la gelée, car ces fruits sont pleins de petits pépins qui ont toujours la mauvaise idée d’aller se fourrer sous mon dentier.

Je ne me rappelle pas avoir connu grand-mère avant sans dentier. Pour moi, elle a dû naître avec ! Elle le pose tous les soirs sur le bord de l’évier dans un verre, en me précisant toujours de faire attention de ne pas le casser.

Sous les larges feuilles vertes apparaissent maintenant des grappes dont les petites ramifications bourgeonnent de grosses têtes d’épingle vertes comme la tête d’une mante religieuse.

  • Les vendanges promettent d’être bonnes cette année, il n’y à pas eu de gelées, me précise grand-mère qui fait une pose pour le goûter. Il faut espérer que d’ici là, il n’y aura pas d’orage de grêle. La pluie et la grêle sont les ennemis des vignerons.

Je lui réponds :

  • la piquette que tu fabriques avec tes vignes, est tout juste bonne à donner la courante.

C’est vrai que ma culture de taste-vin est fort limitée à cette époque, mais j’imagine que les vins dont on vante les mérites sont meilleurs que cette vinasse aigre à laquelle je rajoute beaucoup d’eau pour pouvoir l’avaler sans vomir. Tout en mâchonnant le goûter, j’observe cette drôle de plante dont le cep est tout tordu. L’écorce ligneuse qui s’en va en lambeaux, contraste avec les larges feuilles vertes, fermes et fournies. Chaque hiver les paysans taillent la vigne, les sarments sont complètement enlevés et ils ne laissent que le cep noir, court, tordu et penché sur le côté comme un pénitent non repentant ou un mendiant malingre dont les bras raccourcis pendent dans les fils. J’imagine les grandes branches menues traînant par terre sans le support des fils de fer tendus entre les piquets. Ma grand-mère m’indique que pour fabriquer les piquets de vigne, on pèle les troncs de jeunes acacias et on brûle le bout qui va en terre pour éviter le pourrissement. J’ai effectivement vu le fermier éplucher des poteaux en acacias et en brûler le bout, je comprends maintenant l’utilité de ces pratiques ancestrales qui probablement tomberont dans l’oubli comme beaucoup d’autres choses. Je me demande comment cette plante si mal venue peut produire un si bon jus de raisin. Effectivement, si le vin qui titre neuf degrés est un peu aigre, le jus de raisin sucré qui coule du pressoir au moment des vendanges est nettement plus apprécié par les enfants qui en boivent toujours trop. Il présente un inconvénient majeur : la courante. Ma grand-mère me voyant songeur devant les rangs de vigne me précise :

  • Pour avoir du bon vin il faut que la vigne souffre. Il ne faut pas trop d’eau et un sol sec.

Je trouve cela un peu illogique. 

  • Elle est souvent comme ça la nature. Il ne faut pas qu’il pleuve quand les raisins sont bien formés, sinon ils éclatent, tout le jus s’en va parterre, après ils sèchent sur la grappe ou ils pourrissent, ce qui est pire.

Mais je commence à peine à entrevoir le monde paysan et son mode de fonctionnement très lié avec la nature. Elle doit avoir raison puisqu’elle est ma grand-mère. Nous nous entendons bien, même si les questions permanentes auxquelles je la soumets l’agacent parfois. Elle me trouve souvent trop curieux, mais apparemment ça lui plaît. Elle a la réputation d’une femme qui a de la tête et qui sait la faire fonctionner. Je lui demande pourquoi tant de peine dans les rangs de vigne alors qu’elle a déjà un jardin.

  • Vois-tu me répond-elle, la plus part des légumes que je fais venir ici sont pour les lapins. Tu sais, ils mangent tous les jours comme toi, il faut beaucoup d’herbe et tous ces légumes si tu veux manger un bon lapin.

Évidemment vu sous cet angle, c’est vrai que chez grand-mère il y a un grand nombre de lapins qui occupent toute une série de clapiers alignés en travers de la cour comme des maisons miniatures. Ils sont tous identiques et mitoyens comme les maisons de mineurs que j’ai vues sur une carte postale, mais devant, il n’y a qu’une grande porte grillagée.

  • De toute façon enchaîne-t-elle, il faudrait que je fasse passer la charrue pour retourner la terre. Je n’aime pas faire passer le cheval dans les rangs, il est vieux, le fermier ne fait pas assez attention. Cette vieille carne se frotte toujours sur la vigne, ça fait tomber les grappes ou les raisins, ce n’est pas bon. Il faut être respectueux de la nature.

Aujourd’hui seize février de l’an deux mille un, après avoir lu l’éditorial de Jacques sur la folie des hommes et des vaches, je me dis qu’elle avait certainement raison.

  • L’herbe pousse toujours il faut bien sarcler les pieds de vigne pour aérer la terre, sinon les grappes seraient chétives. Les plantes ont besoin de respirer, elles sont comme nous.

  • Elles doivent plus respirer avec leur feuillage au-dessus de la terre qu’avec leurs racines enfouies en dessous.

  • Il semble qu’elles respirent par les deux.

  • Elles sont étranges ces plantes.

  • La terre nous donne beaucoup, continue grand-mère, mais c’est dur, il faut toujours s’en occuper. Les gens de la ville ont de la chance avec leurs dimanches et leurs vacances, chez nous ça n’existe pas, les bêtes mangent tous les jours, et, les vaches et les chèvres ont besoin d’être traitées sinon elles sont malades et ne donnent plus de lait.

Moi, je pense en moi-même que les gens de la ville n’ont pas tant de chance que ça. Ils vivent dans des maisons qui ressemblent aux clapiers de grand-mère et ils ne voient pas la verdure des arbres de la campagne tous les jours. C’est peut être pour ça qu’ils ont des dimanches pour venir dans les bois et les champs. Plus tard, j’apprendrai que les dimanches ont été inventés par un tout puissant qui voulait se reposer après avoir beaucoup travailler, soit disant, personne n’a malheureusement pu m’apporter plus de précision sur ce sujet.


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