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Un très grand événement est en préparation à la maison. La commune doit installer l’eau courante chez grand-mère. En effet, c’est la dernière ferme du hameau. Depuis quinze jours les ouvriers communaux, aidés par le père de Michel sont en train de poser les tuyaux dans des tranchées profondes qu’ils ont creusées à la main le long du chemin menant au hameau. Quel chantier ! Les rues du hameau sont partiellement défoncées, la terre rouge et glaiseuse de cette contrée laisse des traînées ensanglantées sur le blanc des chemins. Les charrettes ne peuvent plus circuler dans la ruelle du haut. Elles doivent faire le tour par le chemin du bas. C’est une petite révolution, dans ce hameau il n’y a jamais eu de pareil événement. Tout le monde est affairé et y participe. Tout le monde en parle. Dans la première ferme qui a eu l’eau courante tout le monde était présent, personne ne voulait manquer la sensationnelle innovation. La cuisine de chez Villard n’était pas assez grande pour nous contenir tous. Beaucoup de femmes pleuraient en pensant au bonheur de ne plus avoir à aller aux puits pour les lessives, la vaisselle et surtout pour les bêtes. Les vaches ou les chevaux boivent une très grande quantité d’eau. Il faut remplir inlassablement les abreuvoirs tous les jours, soit avec des pompes à bras, soit avec des seaux. Une vache boit au moins quatre seaux d’eau par jour. Imaginez le nombre d’aller et retour qu’il faut pour remplir l’abreuvoir quand on a dix vaches. Les plus modernes ont installé des pompes à bras, je me rappelle avoir pompé des heures entières en se relayant souvent car la tâche était exténuante. Chez grand-mère un bassin reçoit les eaux de pluie à travers le réseau de dalles qui captent l’eau des toitures et l’amènent dans le bassin. Une pompe à bras est installée à l’angle, elle est souvent occupée au printemps par un nid de mésanges qu’il faut enlever quand nous voulons nous en servir. D’autres paysans ont installé des mares un peu partout pour récupérer les eaux de pluie, c’est ce qui est le plus utilisé dans le pays où il pleut tout de même beaucoup. C’est pour cette raison que l’on voit de si nombreuses mares autour des hameaux et dans la campagne. Jusqu’à aujourd’hui, l’eau chez grand-mère vient du puits qui se trouve dans la cour devant la maison à l’angle en haut au coin du jardin. C’est un bloc carré de pierres énormes taillées au marteau, il est surmonté d’un chapeau en forme de petit toit à deux pans recouverts d’une feuille de zinc. Le toit protège une large roue constituée d’une sorte de rondin gros comme un billot sur lequel s’enroule une chaîne au bout de laquelle est accroché un seau en zinc. Une manivelle permet de tourner la roue pour descendre ou remonter le seau. Deux portes en fer couvrent le trou béant. Le puits est très profond, quand je me penche sur le bord j’aperçois un petit rond qui reflète la lumière loin là bas au fond. La salle qui constitue le réservoir a été taillée dans le calcaire. Le maçon qui l’a construit, a laissé son sceau sur le rebord du puits avec la date. Le seau plein d’eau est toujours posé sur le bord de l’évier dans la cuisine. Une sorte de louche à manche creux permet de faire couler un filet d’eau comme un robinet, la durée d’écoulement est limitée à la contenance de la cassotte. C’est en général suffisant pour se laver les mains ou remplir un verre d’eau fraîche. Pour laver le linge, les paysannes comme grand-mère se rendent au lavoir qui se trouve à « la Folie », petit village à un kilomètre sur la route de Chasseneuil. Le lavoir est alimenté par une source qui remplit un grand bassin ou chacune à genoux sur sa selle lave son linge en discutant des dernières nouvelles. Le plus souvent il s’agit des potins des villages des alentours. Chacune ayant quelque chose à dire, il est rare que les caquètements s’arrêtent. Les quelques pêcheurs qui tentent leur chance dans la Bonnieure devant le moulin ou sous le pont, ne risquent pas de prendre quoi que ce soit. Il y a longtemps que les poissons ont fui les ragots et les jacasseries. Parfois, grand-mère s’installe seule sous le pont, directement sur la rivière, pour éviter de discuter avec les personnes présentes au lavoir. A cet endroit, une petite plage de sable accueille mes jeux ou ma partie de pêche à la gardèche. Une jolie fermette domine le moulin et le lavoir, des toits à cochon ont été plantés juste devant, dommage que les paysans aient trop souvent des goûts esthétiques surprenants. Une tranchée barre la cour de la ferme de grand-mère en deux, depuis le portillon du haut, elle passe entre les deux piliers sous le rebord en ciment qui n’a pas été cassé, on économise aussi le ciment dans ces coins reculés. L’argent, même s’il ne manque pas, n’est pas dépensé à tout va. On a appris à économiser ici. Depuis les nouvelles générations le voient couler à flot dans les scandales politoco-judiciaires permanents. Plus aucune valeur traditionnelle n’est reconnue, c’est l’argent facile, vite gagné sans travailler qui est encensé. Seuls les grands escrocs sont présents dans les médias. Il est difficile pour les masses jeunes cupides et manipulables de ne pas devenir des casseurs ou voleurs en puissance. La tranchée va directement à la fenêtre de la pièce à vivre sous laquelle un évier tout neuf remplace la pierre habituelle sur laquelle on posait le seau. Un robinet brillant attend la première goutte d’eau. Il a été tellement manipulé par les uns et les autres qu’on ne sait plus s’il est grand ouvert ou fermé. Grand-père affirme que quand il est vissé à fond dans le sens des aiguilles d’une montre il est fermé, Il a l’habitude, il y en a un à la poste. Grand-mère dit le contraire, il parait que chez les Villards en bas c’est quand il est vissé à fond dans le sens contraire des aiguilles, qu’il est fermé. Je sens venir une embrouille qui va se terminer en douche collective, car le robinet trône à au moins cinquante centimètres au-dessus de l’évier. S’il est ouvert à fond l’eau va gicler jusqu’au milieu de la pièce. Attendons et voyons, pour l’instant le tuyau a du mal à passer par le trou qui a été creusé sous le mur. Le plombier le tord légèrement à droite, il essaie, puis à gauche, il essaie de nouveau, grand-mère qui est d’une patience de sauterelle, commence à trouver le temps long. Elle crie après grand-père qui, évidemment, n’y est pour rien, mais c’est lui qui a choisi le plombier, cet incapable ! Comment faire autrement, il n’y en a qu’un pour l’instant dans toute la commune. Ce n’est apparemment pas un argument recevable pour grand-mère. Grand-père reste d’un calme olympien, il rétorque qu’il fait confiance aux professionnels locaux, il n’allait pas en chercher un jusqu’à Bordeaux sans doute ! Il se tient droit devant la tranchée, il est fier car dans quelques minutes il y aura l’eau courante chez les Chartier, il s’agit d’être à la hauteur du grand évènement. Moi qui connaissais l’eau courante depuis toujours je ne voyais pas trop l’impact important que ce changement allait provoquer dans ce fin fond de Charente profonde. Enfin, les derniers tours de clef à molette sont donnés. Il faut faire un essai avant de reboucher la tranchée, dit le plombier, tout le monde acquiesce du bonnet, le chef cantonnier va dans le chemin ouvrir l’eau avec une clef à long manche qu’il plante dans une vanne. Il demande si tout est prêt, le plombier répond :
Le cantonnier regarde encore les tuyaux dans la tranchée avant de saisir la clef.
Le chef cantonnier dans un grand cérémonial s’arc-boute sur le manche, le silence s’abat sur les spectateurs, il commence à tourner. La vanne cède d’un seul coup, il fait trois tours en une seconde, on entend l’eau chuinter dans les tuyaux, dans la tranchée aucune fuite n’apparaît, mais l’eau court déjà dans l’évier c’est l’inondation dans la cuisine. La pression est telle que grand-mère mouillée comme une serpillière essaie de fermer le robinet qui débite à fond une eau boueuse. Malgré les applaudissements et les rires, le plombier crie :
Gaston s’exécute, il était resté en poste en cas de grosse fuite. Là, il ne s’agit pas de fuite, si on peut dire. Enfin, le plombier réussit à fermer le robinet, l’eau est réouverte, aucune fuite à priori, tout le monde applaudit, grand-père sourit, il est content, l’eau courante est arrivée dans sa maison, quel progrès. Il invite tout le monde à boire un coup pour fêter ça, selon la tradition. Les bouteilles tirées pour l’occasion sont sur la table, les verres sont alignés, grand-père sert généreusement, il lisse sa moustache avec son index par en dessous avant de boire avec son seul bras valide, sa casquette de facteur éternellement vissée sur la tête. Il regarde la tranchée dans la cours, quel chantier ! Il s’agit maintenant de tout remettre en état. Aujourd’hui encore la marque de la réparation faite dans le ciment du trottoir devant la cuisine est encore visible quarante cinq ans après. Nous continuons à tirer des seaux d’eau du puits en été, L’eau y est plus fraîche. Quand je commence à dire, que peut être, elle est moins saine car toute sorte de lézards, souris ou mulots peuvent tomber dans le puits, c’est un véritable tollé de réprobations, les remarques pleuvent, on me rétorque que seule l’eau du puits est propre. Ce n’est pas cette eau à moitié chimique du robinet qui va faire la loi ici tout de même ! Ma mère se rappelle quand le puits a été construit, c’est le plus profond du village, « je me souviens, j’étais toute petite ». Moi je reste sceptique (comme la fosse), plus profond ou pas, ce n’est pas ces deux portes couvercles mal ajustées qui vont empêcher n’importe quoi de tomber dedans. Je reconnais, malgré tout, qu’elle a meilleur goût que celle du robinet qui sent la javel entre autre. Personne n’a effectivement jamais été malade avec l’eau du puits. Aujourd’hui je ne sais pas, avec la multitude de produits chimiques que notre pauvre terre absorbe pour respecter les règles de productivité édictées par des ahuris arrivistes et inconscients, si, même, les rats oseraient y toucher. Il faudra qu’un de ces jours je regarde dans le puits pour constater moi-même ce que l’eau de grand-mère est devenue. |