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Après la saison des noix, vient celle des betteraves et des topinambours. L’automne se rapproche de l’hiver quand vient le moment de ramasser les betteraves. Les gelées sont fréquentes dans les petits matins de novembre. Les jours se sont tellement raccourcis qu’il fait encore nuit quand je me lève, la première chose que nous faisons est de raviver le feu dans la cheminée. La cendre colle à la pelle malgré un peu de chaleur restant au cœur du foyer où quelques braises sont encore vivantes. Avec trois brins de bois arrachés au fagot et une feuille de journal, la flamme reprend dans l’âtre endormi. L’humidité et le froid m’engourdissent vite. En frissonnant, j’essaie d’avaler un café au lait brûlant en espérant qu’il me réchauffe, qu’il me fasse revenir dans mon lit douillet. Mais c’est sans espoir, car ce matin nous allons aider le fermier à arracher et à rentrer les betteraves. Ce labeur ne m’enchante guère, dehors seul le silence se fait entendre, cela signifie que le froid est arrivé. Toute la campagne est figée sous son manteau de gelée blanche. J’enfile une veste de velours à grosses côtes épaisses, j’enroule un cache-nez autour du cou et ainsi harnaché je sors pour humer l’air. Chaque expiration explose en volutes blanches, l’herbe crisse sous mes pas, je laisse des empreintes sombres dans cette parure cristalline. Je regarde de près l’herbe recouverte d’une fine pellicule blanche et légèrement scintillante. Comment la nature fait-elle pour se parer de la sorte ? Certes il fait froid, mais que c’est beau. Il n’y a pas un souffle, la fumée monte droite dans le ciel encore gris. L’aurore pointe à peine son nez, elle n’ose pas se lever, elle a peur d’avoir froid, quelques étoiles s’attardent encore, elles se demandent pourquoi je suis déjà levé en ce dimanche matin. Je leur réponds que les bêtes veulent goûter les betteraves nouvelles. Elles espèrent y retrouver les parfums des champs qu’elles ne sentiront plus jusqu’au printemps prochain. Pendant les trois mois d’hiver, elles resteront enfermées dans leur étable, avec si peu de lumière qu’il faut se munir d’une torche pour aller leur donner à manger. Il y a bien une ampoule dans l’étable, mais elle donne une lumière si chétive qu’il y est impossible de lire le journal. Les distractions sont peu nombreuses, elles resteront à dormir et ruminer paisiblement en attendant le retour à la liberté surveillée au printemps. Nous avons pris chacun un bigot et nous cheminons dans la chape de silence qui s’est abattue cette nuit. Le champ de betteraves apparaît bientôt entre les deux bois d’acacias. Les gros obus sont alignés sagement, ils ne tiennent pas la position, certains penchent tantôt à droite, tantôt à gauche, leur chapeau de feuilles défraîchies, pendant lamentablement. On dirait des soldats italiens en déroute. J’ai chaussé de vieilles mitaines dont les doigts sont percés. Le manche du bigot bien serré, j’attaque un rang à grand coups, le sol n’est pas dur malgré le gel, sinon il aurait été impossible de travailler la terre. Dommage ! Il n’y a pas un oiseau dans le ciel, pas un animal visible dans les champs alentours, rien. Au loin, un fermier suit d’un pas lent la charrue, il appuie fort sur les manches pour que le soc entame suffisamment la terre, le cheval avance en se balançant doucement, le sillon est bien droit, le labour sera bientôt prêt pour la semence. Quelques corbeaux suivent l’attelage au fond du sillon, tout les petits animaux surpris dans leur sommeil finissent dans le bec des voraces prédateurs noirs, finis les musaraignes, mulots et autres rats des champs, il faut vous sauver au plus vite. Le travail est pénible, j’ai la mauvaise impression de ne pas avancer, le bout du rang est toujours aussi loin, là bas à l’orée du bois. Les soldats betteraves sont couchés derrière moi, ils ont perdu la bataille. Certains, les gros ventrus, se sont vengés en écrasant par leur poids mes doigts engourdis. Le dos courbé, les jambes écartées, j’avance doucement comme un bagnard entravé. L’avantage de ces travaux au grand air qui demandent beaucoup d’énergie, est de nous réchauffer rapidement. Maintenant je ne frissonne plus, et malgré un soleil timide et pâlot, je sens que même mes doigts se réveillent. Enfin, je suis parvenu au bout du rang, c’est pour moi une victoire importante car je ne me croyais pas capable d’y arriver. Mais quelle surprise en voulant me redresser ! La position n’est pas des plus confortables pour les reins. Il faut que je fasse quelques mouvements pour que la douleur lancinante de mon dos disparaisse.
Sur ce, nous remplissons le tombereau, en lançant les betteraves dedans. Elles sont tellement lourdes que je dois prendre de l’élan pour y arriver. Je fais un mouvement sec et nerveux pour ne plus sentir mes bras qui crient pitié. La journée a été rude. Pendant l’été, les travaux ne sont pas moins pénibles, mais on a la satisfaction de pouvoir profiter des soirées douces. Alors que maintenant, il est à peine cinq heure, le soleil est en train de se coucher, c’est tout juste si on voit au loin le village de Chante Buse tant la brume froide qui vient de s’abattre est épaisse et nous transperce de son épée humide et glaciale. Il est temps de rentrer, il fera complètement nuit quand nous arriverons à la maison. Mes bras n’arrivent plus à porter le bigot, mes jambes me font mal, je ne sens plus mon dos. Non, vraiment le métier de paysan n’est pas pour moi. Nous rentrons lentement en suivant le cheval et son tombereau qui glisse sur les pierres humides du chemin. Arrivés à la ferme, nous aidons le fermier à vider le tombereau dans la grange où les betteraves vont rester jusqu’à ce que le tas disparaisse dans le ventre des vaches ou des cochons. Je me demande si c’est bon. Les raves et les navets sont sûrement meilleurs, surtout avec un bon canard, pensai-je. La soirée est passée très vite, ni moi ni grand-mère ne pouvons parler beaucoup, le grand feu dans la cheminée nous ravive un peu mais nous ne nous appesantirons pas longtemps sur un de nos sujets préférés. Une fois nos briques suffisamment chaudes nous allons directement au lit. Je n’ai pas besoin de berceuse ce soir, je m’endors rapidement en pensant que les betteraves ont été vaincues malgré leur grand nombre. Nous avons été les plus courageux, la tâche qui ce matin me paraissait insurmontable, est terminée, je savoure tranquillement cette victoire. |