Les Foins
     

Fin juin, alors que la chaleur commence à se faire sentir fortement à l’heure du midi, les prairies qui, jusque là, sont restées protégées des agressions bovines ou ovines, se voient attaquées par une armée qui a décidé de les tondre en brosse, à ras, comme chez le coiffeur. Dès le lever du jour, c’est à dire à cinq heures du matin à cette période de l’année, le cheval est attelé à la faucheuse qui dans un fracas rituel va rejoindre les mers vertes ou il fait si bon se rouler. Les sauterelles, les papillons et les grillons ont intérêt à déguerpir rapidement s’ils ne veulent pas terminer hachés menus. Le conducteur de la faucheuse se fraie un chemin tout autour du pré, puis en tournant méthodiquement en rond jusqu’au centre du pré, il coupe l’herbe tendre dans l’éclatement permanent d’un feu d’artifice de sauterelles et de papillons qui voient leur habitat détruit. Le bruit de cisaille des lames entre les dents de la faucheuse, ressemble au clac clac clac des grands ciseaux du coiffeur, mais en beaucoup plus fort. C’est normal, c’est un très grand ciseau. La douce odeur d’herbe tendre fraîchement coupée contraste avec les odeurs fortes du tas de fumier, de l’étable et de l’écurie qui m’ont réveillé ce matin. Quoique je les côtoie depuis déjà plusieurs semaines, j’ai encore du mal à apprécier le fumet qui s’en dégage. La ferme est, en effet, un carrousel de couleurs et d’odeurs. Les couleurs, même si elles peuvent choquer de temps en temps, sont toujours mariées par la nature de manière harmonieuse, elles ne sont pas aussi agressives que les odeurs qui peuvent vous entraîner des plus doux rêves aux plus effroyables cauchemars. En particulier, l’étable ou l’odeur de la bouse mélangée à celle des animaux dont le musc est souvent fort relevé, me donne des hauts le cœur. Surtout, après le café au lait du matin, j’ai du mal à contenir quelques hoquets. L’odeur de la porcherie est plus fétide, elle est encore plus insupportable et je ne m’en approche que tard dans la journée, quand mon nez en a tellement senti, qu’il est prêt à accepter n’importe quoi, un peu plus, un peu moins, en fin de journée il devient blasé. Quand j’en parle avec grand-mère, elle me regarde avec étonnement, pour elle, les odeurs qui l’entourent ne la dérangent pas le moins du monde, elle me dit : « Tu t’habitueras, le pire que j’ai connu, ça été un choc, tu ne peux pas imaginer, c’est le train souterrain de Paris, tu sais bien, le métro, je me le rappellerai toute ma vie, quelle puanteur, il n’y a pas d’air, les gens puent, ils sont sales, et avec tous les parfums que les catins se mettent, je ne pouvais plus respirer, j’ai cru que ma dernière heure était arrivée, c’est étouffant, je préfère sentir la bouse de vache c’est moins écœurant, et au moins ici on a de l’air ! ». Par contre, ce matin, cette douce et suave odeur d’herbe fraîche, me donne envie de la goûter. Je prends un brin d’herbe et je commence à le mâchonner, il est tendre et légèrement sucré, je comprends que beaucoup d’animaux se nourrissent de ce mélange si bon. Même, les insectes en sont friands, je les ai vus souvent ronger les longues feuilles des grands brins du pré. Pour moi la tonte est aussi une aubaine, car tant que l’herbe était haute, il était pratiquement impossible d’attraper les sauterelles. Là, sur l’herbe à peine couchée, les pauvres insectes sont des proies faciles. Les grandes sauterelles vertes s’envolent de place en place jusqu’à épuisement, ensuite il suffit de les ramasser. Je les lance en l’air pour les voir voler haut dans le ciel. Elles étendent leurs ailes d’un vert tendre et transparent, leur vol est court, elles sont lourdement gavées de tendre crudité. Les grillons, eux aussi sont plus accessibles. Leurs caches sont maintenant à découvert. A l’aide d’un brin d’herbe rigide, je les agace et les oblige à sortir de leur trou. Ils finiront leur séjour dans la boîte d’allumettes qui ne me quitte jamais. Le soir je les mettrai sous la cheminée pour les écouter chanter, car chez grand-mère, la musique n’existe que dehors. L’herbe fauchée est rangée et alignée comme à la parade par un guide qui, monté derrière la lame, fait office de peigne, on est vraiment chez le coiffeur. Le champ ressemble maintenant à une gigantesque tête verte, bien peignée, avec des raies tous les mètres et parfumée d’une odeur d’herbe fraîchement coupée qui monte dans l’air et m’enivre. Que ça sent bon ! Pas un brin d’herbe ne dépasse, aucun n’est resté debout, la bataille est finie, ils ont perdu. Le faucheur peut maintenant présenter la glace, c’est aussi bien coupé derrière que devant. Ils n’ont malheureusement pas beaucoup de défense. Une fois, j’ai bien cru que le champ allait gagner. En effet, au deuxième tour de manège, le cheval s’est cabré et il est parti en galopant tout droit, le conducteur avait juste eu le temps de relever la lame pour ne blesser personne. Une grande couleuvre gris vert était la cause de cette fantaisie chevaline. Elle a disparu dans le reste du champ non encore fauché. Tout le monde est mis à contribution pour la faire partir avant que le cheval ne revienne à de meilleurs sentiments. J’ai plutôt envie de la voir rester là. Comme ça, le champ ne sera pas fauché. Mais, à deux pas, juste devant moi je la vois soudain sortir des hautes herbes et se réfugier en ondulant dans la palisse en bas du pré. Les serpents ont une drôle de façon de se déplacer. J’ai beau regarder comment elle bouge, je n’arrive pas à comprendre comment elle peut avancer sans patte pour s’accrocher. Plus tard je comprendrai l’utilité des écailles et leur efficacité. Tout le monde est satisfait du départ de l’empêcheuse de faucher en rond. Le lendemain, Chacun muni, qui d’un râteau en bois à grande dent, qui d’une fourche à trois brins va retourner l’herbe pour qu’elle puisse finir de sécher au soleil, et là, le miracle s’accomplit, elle devient du foin. Tout le monde a une casquette, un fichu ou un chapeau de paille sur la tête. Chacun dans son rang, ils sont alignés dans un ensemble parfait, sans qu’aucun maître de ballet n’ait donné la cadence, ils effectuent le même geste lentement avec le râteau ou la fourche pour retourner doucement ce précieux fourrage. Il règne une grande douceur dans ce paysage vallonné. Les sauterelles sont toujours là, à chaque mouvement du râteau, un véritable bouquet de fleur éclate devant les faneurs. A la pause de neuf heures, on sort le pâté et le saucisson, on boit un coup, et, on repart jusqu’au déjeuner dans le même ballet tranquille. Moi, je cours après les sauterelles, après les papillons, j’essaie d’en attraper le plus possible, on fait un concours à celui qui en aura le plus, à celui qui aura les plus beaux, à celui qui aura les plus grands. Ce soir là, dans la chaude humidité du champ fraîchement coupé, un bourdonnement insolite m’inquiète un peu. Je m’approche, et comme par miracle, sortant de dessous le foin, des milliers de hannetons, lourds et cahotant essaient de s’envoler pour leur courte vie aérienne. Au-dessus de la prairie, un nouveau ballet commence dans le crépuscule et la brume légère. Ils volent en cherchant leurs congénères, ils s’entrechoquent dans cette danse macabre qui les déséquilibre et les fait retomber. Le filet de brume se tient maintenant au ras du sol, au-dessus, sortant de cet océan calme, les hannetons continuent leur danse amoureuse. Le lendemain, plus une seule trace de tous ces insectes, n’est visible. Ai-je rêvé, sans doute. Plus tard, en classe, je comprendrai le phénomène, vos enfants auront-ils encore l’occasion de voir de tels ballets. Deux jours plus tard, nous revenons sur les lieux du crime pour mettre le foin, maintenant bien sec, en meules. La charrette s’avance devant chacune, un homme lance le foin par brassée à l’aide de la fourche, un autre arrange cet ensemble indiscipliné sur la charrette. Petit à petit, le foin s’accumule haut sur la charrette, les fourches commencent à être trop courtes pour envoyer le foin dessus. A cet instant le cheval fait malencontreusement un pas en avant, l’homme qui se tenait au sommet du chargement perd l’équilibre et tombe en arrière, dans le vide, en criant. Dans un coup de rein de saltimbanque il fait un saut périlleux arrière et se retrouve, au sol, debout sur ses jambes. Dans son envolée il a perdu sa casquette, il est surpris d’être sauf. Il passe devant la charrette, prêt à fouetter le cheval indiscipliné. Mais il trouve le gaillard aux prises avec une nuée de mouches et de taons qui lui sucent le sang. Il rengorge sa colère, et, à l’aide d’une poignée de foin, il bouchonne la bête transpirante qui le remercie en émettant un soupir et en secouant la tête de contentement. L’homme et l’animal se sont compris. Le paysan s’approche de sa tête et la tapote doucement, le cheval hoche du chef, il tape du pied d’impatience, il veut rentrer à l’écurie pour fuir tous ces insectes indésirables. A l’aide d’une corde, le paquet est attaché. On m’aide à monter là haut, le cheval est en dessous de nous, nous rentrons à la ferme assis dans un fauteuil agréable et pour une fois confortable. Je domine les chemins habituels et ne les reconnais plus, les haies ne sont plus maintenant des obstacles, je vois par-dessus sans effort. Le monde m’appartient, de là, tout est possible. La ferme approche au rythme balancé du cheval, le bercement, la chaleur de la fin de journée, l’odeur enivrante du foin nous endorment, heureusement que le cheval connaît bien le chemin, il rentre tout seul, nous n’avons pas besoin de le guider. Il s’arrête devant l’écurie, grand-mère qui, elle, ne dort pas, crie pour réveiller l’équipage. C’est dans la grange qu’il faut aller, dit-elle. Le cheval qui a compris avant le conducteur fait doucement la manœuvre et recule dans la grange près du ballet. Je comprends pourquoi les portes des granges sont si hautes et généralement arrondies en haut, notre tête passe juste au ras de la clef de voûte qui ferme l’arrondi. Le chargement de foin touche de tous les cotés, mais c’est finalement sans effort que nous accostons. De là, le déchargement s’effectue dans la bonne humeur, le foin est rangé sur le ballet, à la place de l’ancien qui a été poussé dans un coin. La poussière de pollen qui en plein air n’avait que peut d’effet sur les allergiques, commence à distribuer les éternuements aux plus fragiles à la ronde. Certaines quintes, effectivement, font cinq atchoum bien servis. Un léger arc-en-ciel, posé sur la brume humide lâchée par l’éternueur, s’irise et disparaît dans le soleil couchant.


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