Les lapins
     

Grand-Mère élève de nombreux lapins dans des clapiers installés comme des maisonnettes sur un coté de la cour devant la maison. Certains sont remisés dans la grange sous les mangeoires des vaches, d’autres dans les anciens toits à cochon. Une bonne vingtaine de lapines produisent chaque année deux portées de lapins que grand-mère va vendre à la foire mensuelle de la petite ville voisine, chaque vingt deux. Elle prend sa petite charrette à bras dans laquelle elle installe les lapins qui sont suffisamment beaux et matures pour être vendus. Le marché des lapins se tient avec celui des volailles sur la petite place derrière la salle des fêtes sous les tilleuls centenaires. Chaque paysanne installe ses paniers sous leur ombrage et propose des œufs frais du matin, des poulets qui n’ont jamais connu les hormones, des canards qui crient bruyamment leur mécontentement, des dindes, des dindons, des lapins pour la bouche ou pour la reproduction, tout ça dans une joyeuse cacophonie. Elles se connaissent toutes et s’interpellent en riant pour demander des nouvelles ou proposer une belle poule en la levant haut au-dessus de leur tête. Marie veux-tu une belle lapine ? Non, j’en ai assez, merci. Jeannette, qu’est ce que tu penses de ce beau coq, dit l’une d’elle qui montre un superbe coq dont la crête est rouge vif. Pas de doute il est magnifique. Grand-mère qui veut mettre son vieil étalon à la casserole cet automne, le regarde, mais, elle se garde bien de paraître intéressée. Le manège est connu, si on se précipite, on paiera le prix fort, si personne ne s’intéresse à la marchandise les prix baissent d’eux même. A ce jeu là, parfois on perd de bonnes occasions. Grand-mère paraît vraiment intéressée, mais elle ne veut pas le montrer. Elle me demande de surveiller la paysanne qui propose le beau coq, si quelqu’un s’avance, me dit-elle, dis, qu’il a été déjà vendu. Tranquillement, je m’installe à coté du coq et attends. La paysanne ne fait pas attention à ce gamin qui est assis sur un bout de sac et qui parle au coq. A la fin de la foire vers midi le coq est toujours là, les pieds attachés, couché sur le coté dans un panier d’osier tressé. Grand-mère s’avance nonchalamment et dit :

  • vous ne l’avez pas vendu votre coq finalement.

La paysanne acquiesce dépitée, grand-mère fait semblant de partir et lui demande :

  • Voulez-vous que je vous en débarrasse, vous me le feriez à combien ?

  • Oh, pour vous pas cher puisque personne n’en a voulu, il est beau pourtant !

  • Alors c’est d’accord, dit grand-mère, au prix proposé par la paysanne et elle me lance un clin d’œil.

Je retourne tranquillement vers la charrette. Ha, voila une belle affaire, t’as vu c’est facile d’acheter pas cher, me lance grand-mère sur le chemin du retour. C’était une belle foire, dit-elle en souriant doucement. Dans la charrette à bras, le coq, plus à l’aise que dans son panier, lance un cocorico magnifique. Il s’appellera chante clair, dis-je. De retour à la maison, nous déjeunons rapidement car aujourd’hui il faut aller « ramasser aux lapins », cette expression, malgré sa maladresse, résume bien l’attitude des femmes paysannes pliées en deux pour ramasser l’herbe pour les lapins. Tous les jours, il faut donner à manger aux lapins. Elle les nourrit avec ce qu’elle trouve dans les champs avoisinants. Les aliments en granulés ne sont pas encore diffusés, de toutes les façons elle ne les utiliserait pas, elle préfère leur donner une poignée d’avoine ou du foin plutôt que « ces produits chimiques qui vous empoisonnent le sang ». Grand-mère est pourtant une femme extrêmement moderne, elle est toujours prête à comprendre les nouveautés et à les appliquer, mais concernant la nourriture, tout ce qui ne sort pas de son jardin, de sa vigne ou des voisins qu’elle connaît, ne mérite pas de s’aventurer sur sa table. Nous allons, le plus souvent, lorsqu’il ne pleut pas trop, leur chercher de l’herbe fraîche à manger dans les champs les plus proches. C’est plus une promenade qu’une corvée. Grand-mère m’indique celles qu’il faut choisir, celles qui sont moins bonnes et celles qu’il ne faut absolument pas ramasser. Muni chacun d’un couteau, nous ramassons des pissenlits sauvages et toutes sortes de plantes qui feront le bonheur des lapins. De retour à la maison nous effectuons la distribution. Nous sommes attendus par les rongeurs qui grimpent au grillage des portes des clapiers. Ils remuent leur nez et museau comme s’ils grignotaient quelque chose, pour nous indiquer qu’ils ont très faim. Grand-mère prend beaucoup de précautions pour leur donner à manger. Ils cherchent toujours à se sauver dès que la porte est ouverte. Elle me dit :

  • Fais attention à la porte, empêches les de se sauver.

Je suis vigilant, aidé par Loulou qui a l’œil, il est évidement le plus intéressé. Un lapin, le changerait de sa pâtée ordinaire. Les aliments industriels que vous trouvez maintenant dans les super marchés vous facilitent beaucoup la tâche. Mais, une fois une belle lapine est partie d’un trait en travers de la cour. Le grand-père qui somnolait d’un œil, assis sur sa chaise, au soleil devant la maison, crie au chien, regarde Loulou, un lièvre, tue ! Le chien d’un bond attrape le lièvre et l’étrangle d’un coup, grand-mère rouge de colère crie :

  • Vieil abruti : tu ne vois donc pas que c’est ma lapine !

Loulou qui a déjà compris, baisse la tête et avance d’un air penaud. La lapine finira en civet pour la grande joie de mon palais, quoique le râble d’un jeune lapin rôti à l’ail et au persil mérite le détour. Qu’est ce que c’est mignon ! Quand ils sont tout petits, ils ressemblent à des boules de poils toutes douces. Les mères construisent un nid douillet avec de la bourre qu’elles arrachent de leur ventre. Quand les petits naissent, ils n’ont pas de fourrure pour les protéger, ils sont tout nus avec la peau rose vif. C’est assez impressionnant de les voir téter. Quand on peut les apercevoir sous leur mère, émergeant de leur nid de bourre, ils me font penser à des porcelets miniatures. Malheureusement, il y a un grand danger. Une maladie, inventée par l’homme, pour se débarrasser du fléau des lapins de garenne : la myxomatose. Cette maladie avant de les terrasser, les rend horribles et répugnants. Ils ont la tête qui fleurit de boursouflures, le reste de leur corps restant inchangé. Ils meurent dans d’horribles souffrances. Cette maladie est très contagieuse, elle est véhiculée par les mouches qui raffolent des plaies purulentes. La maladie a déjà frappé la ferme de grand-mère. Les lapins qui en réchappent, sont immunisés à vie, il leur reste parfois quelques séquelles au coin des yeux, sur les oreilles ou sur le nez. Le vaccin existe bien, mais grand-mère ne veut pas s’improviser vétérinaire, elle laisse faire ma mère qui, à son retour d’Afrique, s’apercevant des dégâts de cette maladie, a mis en chantier la vaccination systématique de l’élevage. Malgré ma grande réticence, je ne peux m’empêcher d’être présent, et même d’aider aux préparatifs et au chantier, en pensant en moi-même, que pour une fois ce n’est pas moi qui va subir la douloureuse piqûre. Les lapins, après le traumatisme, restent un moment terrés au fond de leur cage, les oreilles rabattues sur leur dos, avant de reprendre leurs activités habituelles. Un jeune lapin rôti à l’ail et au persil, c’est très très bon, mais j’ai mis plusieurs années à m’habituer à la mise à mort de ces petites bêtes que l’on a choyées pendant quelques mois pour qu’elles finissent dans notre assiette. Je les prends par les pattes de derrière et je leur donne un grand coup derrière les oreilles avant de les saigner en arrachant un œil. C’est la vie.


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