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Les grands châtaigniers ont perdu une grande partie de leur feuillage, l’automne est installé depuis déjà longtemps. La verte campagne de cet été change de couleur chaque jour, elle se pare de tons fauve, de roux, de rouge, de jaune et d’or dans le soir. Certains endroits sont magnifiques, l’harmonie des couleurs est parfaite. J’ai l’impression de regarder un tableau de grand maître. Ne serait-ce pas plutôt le contraire, en fait, les grands maîtres n’ont-ils pas recopier les images de la nature, ou du moins, la vision qu’ils en ont, parce qu’eux savent la regarder. Ils savent combien il est précieux d’en garder les copies avant qu’elles ne disparaissent, elles sont tellement éphémères. En effet, d’un jour à l’autre, certain endroit change complètement d’aspect. Le sol commence à se couvrir de feuilles multicolores, elles tombent lentement en tournoyant, en flottant doucement dans l’air quand il n’y a pas de vent, elles cherchent l’emplacement ou elles vont se poser, elles changent brutalement de direction, attirées là, par la douceur de l’herbe, ou là bas, par la proximité de la haie qui les abritera. Elles descendent en se balançant, il semble qu’elles se bercent pour vite s’endormir avant de toucher le sol ou elles vont disparaître à jamais. Par contre, les jours de grands vents, c’est une véritable catastrophe, c’est une hécatombe. Elles sont arrachées des branches par la furie des rafales qui n’épargnent personne. Il n’en restera pas une. Le vent redouble de fureur jusqu’à ce qu’elles soient toutes enlevées. « Pas de quartier », a dit le général vent ! Elles sont emportées loin de leur environnement habituel, elles sont entassées brutalement dans des coins qu’elles ne connaissent pas, avec des étrangères qui les écorchent, les écrasent, les étouffent. Seuls les animaux de la forêt sont contents de retrouver dans leurs fourrés coutumiers, la chaude litière hivernale renouvelée. Les grands arbres tendent leurs rameaux maintenant tous nus vers le ciel, implorant celui-ci d’arrêter le massacre, de calmer sa fureur. Pourquoi tant de déchaînement ? Ils ne lui ont pourtant rien fait ? Mais faut-il être fautif pour être puni ? Les grands peupliers, là bas, au bord de la rivière s’alignent comme les pinceaux du maître au bord du chevalet. L’herbe durcie, elle sèche, elle devient craquante sous les pas. Les premières gelées l’ont surprise, encore bien verte. Elle avait oubliée que l’hiver approchait. Mais il n’est plus loin, à une simple portée de lance pierre. Pas de doute il est temps de ramasser les noix et les châtaignes. Les petits oiseaux sont devenus silencieux, ils ne chantent plus dans les haies autour de moi. Certains sont partis depuis déjà longtemps, les hirondelles s’étaient rassemblées sur les fils électriques derrière la maison. Elles avaient tenu conseil avant d’entamer leur dangereux et long périple. Les anciennes avaient indiqué aux jeunes de l’année les mesures à prendre avant le départ, les risques à venir, la mer à traverser, les endroits où se poser, la façon de voler sans se fatiguer. Mais les autres se sont esquivés plus discrètement pour ne pas me rendre triste, perdu, j’ai bien vu qu’ils manquaient à l’appel. Je remplis tranquillement mon panier avec les noix que je trouve par terre. Grand-mère avec une longue perche gaule les dernières qui sont restées sur l’arbre, elle les fait tomber en tapant dessus. Les bogues éclatent en touchant le sol. Il n’en reste plus une sur l’arbre. J’en goûte une, avec un couteau je l’ouvre en passant la lame doucement entre les deux coquilles. Les noix nouvelles sont excellentes, légèrement amères, la peau est jaune pâle, elle s’enlève très facilement, l’amertume avec. |