Les pommiers
     

Depuis les moissons, les deux rangs de pommiers dans les champs de blés derrière la maison, sont enfin accessibles. J’aime aller contempler les petites pommes vertes qui grossissent un peu tous les jours. Certaines prennent assez rapidement des couleurs rouges, ou jaunes ou bien encore elles font des folies en se parant de toutes les couleurs à la fois. Malgré leur petitesse, des prédateurs sont déjà entrain de les attaquer. J’en fais la remarque à grand-mère qui me répond :

  • nous allons nous en occuper aujourd’hui même.

Elle sort du chai un ustensile étrange. Il a un gros corps aplati et arrondi. En guise de jambes, un tuyau d’un coté, de l’autre une barre métallique qui se termine par une sorte de poignée en bois. Il brille de milles feux.

  • Il est en cuivre me répond grand-mère, c’est pour ça qu’il brille, il est beau quand il est astiqué. Tu vois quand nous en aurons fini avec lui, il faudra le remettre dans cet état, je t’en confie la tache par avance.

  • Oui mais qu’est ce que c’est, ce machin truc ?

  • C’est une machine à sulfater, regarde nous allons mettre du produit dans le bidon, avec de l’eau, il faudra bien le remuer pour ne pas qu’il y ait des grumeaux. Avec ce manche, on pompe, la pression monte à l’intérieur, quand tu ouvres le robinet au bout du tuyau le produit gicle en fine gouttelettes, tu verras tout à l’heure ne sois pas si impatient.

J’écoute solennellement mais je piaffe pour voir comment cet engin fonctionne. Je remplis un seau d’eau dans lequel nous versons doucement une poudre bleuâtre. La soupe qui en résulte est vraiment peu appétissante. Je suis chargé de tourner la mixture pour éviter les grumeaux. Je comprends que si des grumeaux se forment dans la machine, ils boucheront le gicleur. Enfin nous remplissons le bidon du sulfateur avec le mélange que nous avons soigneusement préparé. A l’aide des deux bretelles grand-mère le charge sur son dos. Il est plein, il doit peser sur ses reins. Elle me répond :

  • Pas plus que le seau que tu viens de porter, mais je te le passerais tout à l’heure, au deuxième voyage, on changera à chaque fois.

Je vois le tableau pour sulfater tous les pommiers nous allons faire la navette plusieurs fois. Arrivée au rang de pommiers, grand-mère pompe quelques coups et ouvre le petit robinet. Une fine bruine bleutée sort en sifflant doucement, elle s’envole vers les feuilles du pommiers, guidée par les gestes larges de va-et-vient de grand-mère. Les gouttelettes bleues restent accrochées aux petites pommes. Les insectes qui avaient déjà conquis ce territoire, s’envolent en zigzaguant leur réprobation. L’odeur me prend à la gorge, grand-mère me dit de ne pas rester sous le vent, car le produit est toxique.

  • Sors-toi de là, me dit-elle, le poison qui tue les insectes, pourrait te tuer aussi.

  • Je ne pense pas, lui dis je.

  • Fais attention quand même, on ne sait jamais avec ces produits chimiques, j’aime pas beaucoup les manipuler. Peut-être que la quantité de produit est faible mais à la longue, ce n’est pas bon.

  • C’est vrai qu’il ne sent pas bien bon, je me demande pourquoi ? Rien que l’odeur suffit à faire fuir les parasites.

  • Oh, tu sais il y en a même qui se délectent de la bouse de vache, me répond-elle, je ne crois pas que l’odeur soit suffisante pour les éloigner.

  • En tous les cas, je ne sais pas si je mangerai de tes pommes, elles vont avoir un drôle de goût.

  • Tu en as mangé tout cet hiver, et tu les trouves toujours bonnes, l’année dernière j’avais déjà mis du produit.

  • Ha, dis-je, la nature est vraiment bizarre, la mauvaise odeur ne se transforme pas forcément en amertume.

  • Tu verras tu en découvrira encore beaucoup des bizarreries dans la nature.

Sur ce, le sifflet s’est arrêté. Avec un seau nous sulfatons deux pommiers, j’ai vite compris que nous allons faire la navette vingt fois dans la journée, si nous finissons avant la nuit nous n’aurons pas chômé. Effectivement, nous terminons le chantier un peu avant sept heures, je le termine seul car grand-mère est allée préparer le repas que j’avale en cinq minutes car je suis exténué Je m’installe dans le fauteuil et j’écoute grand-mère qui continue son explication sur les insectes qui nous mangent tous nos fruits, nos châtaignes etc. et je m’endors bercé par les flammes et le doux ronron du monologue qui une fois de plus m’auront hypnotisé. Le lendemain, je regarde les pommiers d’une autre façon, ils ont triste mine avec les souillures bleues sur les fruits et les feuilles. « Il faut souffrir pour devenir beau leur dis-je, faites moi des bonnes pommes. »


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