|
Ce matin, le village est de nouveau réuni dans la cour de la ferme de grand-mère. Depuis quelques jours, j’entends beaucoup parler des vendanges, mais je ne sais pas ce que cela représente. J’ai bien remarqué que les raisins sont mûrs, j’en ai mangé quelques grappes. Un grand nombre de paniers sont posés à terre devant les femmes et les enfants, comme à la foire, mais ils sont vides ? Juste à coté, une demi-douzaine de hottes de père Noël forment un bouquet de grands cornets. Un étrange instrument sort de la grange porté par deux costauds. Il est composé d’un gigantesque entonnoir qui surmonte deux rouleaux, dont l’un est muni d’une énorme manivelle ronde. Il est monté avec deux barriques dans le tombereau. Le cheval est attelé à la charrette, tout le monde part sur le chemin des vignes, moi je monte à bord avec le fermier, nous voilà en route pour le grand mystère des vendanges. Ainsi perché, je remarque que l’automne marque de son empreinte la campagne environnante. Les couleurs vertes sont remplacées par une multitude de variétés de jaunes, de marrons, de roux et même de rouges. Le rang de châtaigniers derrière la vigne des Sardins est déjà tout nu, plus une feuille sur les branches, le tapis sous les arbres est attrayant, mais il renferme un piège épineux pour ceux qui voudraient se rouler dedans. Le vent de ces derniers jours est la cause de cette hécatombe de feuilles, dommage, les grands arbres imposants ont perdu leur belle et fière allure, ce ne sont plus que d’immenses balais de sorcière. Les vignes ont gardé par contre leur parure rousse, marron et jaune. Les larges feuilles vernissées vertes ont laissé place aux couleurs de l’automne. La vigne est encore plus belle à cette saison, elle a préparée en cachette ses plus beaux atouts pour que les vendangeurs tombent sous son charme et oublient le dur labeur qui les attend pendant cette longue journée. Les rôles sont répartis entre les différentes personnes. Il y a les coupeurs qui vont passer toute la journée accroupis ou à genoux dans l’humidité du petit matin au pied des ceps pour ramasser une à une les grappes qui vont, petit à petit, remplir le panier en bois ou en osier. Les femmes et les enfants sont tous désignés pour réaliser ce travail délicat. Les grappes sont mûres et fragiles au moindre geste brusque elles perdraient leur précieux grains, les raisins rouleraient dans la terre, ils seraient perdus pour le vin. Ils ont apporté avec eux, dans leur panier, un instrument dangereux pour les doigts des maladroits, leur sécateur. Grand-mère m’a toujours interdit de m’en servir. Il y a les porteurs harnachés de leur hotte, ils sont grands et vigoureux. Ils passent lentement dans les rangs. Les paniers pleins se vident sur leur pas. Je contemple les rangs où alternent les nuances de roux, de jaunes et de bruns, selon les espèces de plan. Maintenant, la vigne s’anime comme une ruche d’abeilles multicolores, les gens s’interpellent dans les rangs. Certains rient de bon cœur, je ne distingue pas les conversations, mais il doit y avoir vers là bas, un joyeux drille qui raconte des blagues pour amuser la galerie. Les gens en profitent pour prendre des nouvelles auprès de ceux qu’ils ne voient pas souvent. Lors de ces rencontres périodiques, beaucoup d’échanges permettent aux différents habitants ou amis de connaître les détails des histoires locales colportées dans les intermèdes. Il y a le fouleur qui tourne la manivelle de la fouleuse au fur et à mesure que les porteurs vident leurs hottes dans le grand entonnoir. Il y a le conducteur qui fait la navette entre les vignes et la grange emportant les barriques pleines, deux par deux. Elles sont vidées dans la grosse tonne qui est à gauche de la porte. Je me demandais toujours ce qu’elle faisait là, maintenant je comprends que le vin va mystérieusement se fabriquer derrière ces grandes parois de bois que l’on a lavées et rincées à grands seaux d’eau. Le conducteur repart avec les barriques vident pour un nouveau tour. Personne ne chôme. Moi, je suis chargé, comme d’habitude, de porter à boire aux coupeurs qui ne quittent pas les rangs jusqu’à la pose casse croûte. Les paniers à provisions ont été préparés et déposés à l’ombre sous les chênes au bout de la vigne. Les bouteilles de vins, les miches de pains, les pâtés, les grillons, les rillettes, les saucissons, le jambon et les fromages disparaissent en un clin d’œil. Le travail au grand air dans cette fraîche matinée ouvre l’appétit. A midi, tout le monde se retrouve attablé autour d’une immense table qui a été dressée pour l’occasion dans la grange. C’est la deuxième fois que je vois le village ainsi réuni. Presque tout le monde est là, mangeant, buvant et riant. Cette assemblée est fort sympathique, elle permet de resserrer les liens qui unissent les villageois, chacun apportant gratuitement sa solidarité aux travaux communs. Combien de temps cette solidarité durera-t-elle ? Existera-t-elle encore dans les barres de bétons des cités inhumaines ? Pensai-je. Tard, dans l’après midi les vendanges des vignes de grand-mère sont terminées. A ma grande surprise, trois hommes referment la tonne dans laquelle tout le produit de la vendange a été mis, par un énorme couvercle sur lequel, en plus, ils rajoutent trois ou quatre grosses pierres qui séjournaient au pied. Grand-mère me dit :
Je n’ai réellement compris ce charabia que le jour où nous nous sommes retrouvés devant le fait et que nous l’avons exécuté. Ce soir là, l’assemblée de nouveau réunie autour des tables posées sur les tréteaux, entonne des chants de vendangeurs, pendant que les plus petits dorment, malgré le bruit, dans les bras de leur mère. J’ai à peine la force de manger, et, à moitié abruti par la journée trépidante que je viens de vivre, je vais, moi aussi à la rencontre de mon lit que je distingue à peine dans un brouillard changeant. Quelques semaines plus tard, un autre chantier commence, la mise en barriques de la vendange. Un matin, grand-mère me dit :
Elle prend un verre sur l’évier et va directement à la tonne ou à ma grande surprise elle arrache doucement un petit bâton planté dans la paroi de bois. Le vin gicle horizontalement, mais elle le récupère tel un prestidigitateur dans le verre, puis elle referme aussi prestement et rapidement le trou avec le petit bâton. Elle goûte et sourit en me tendant le verre à moitié plein. Je goûte du bout des lèvres ce breuvage que je n’aime guère. Mais contrairement à la piquette acide que nous buvons tous les jours, je lui trouve un goût plus fruité et pas du tout acide. Je confirme :
Pendant deux jours, nous transférons le vin de la cuve dans les barriques, en les remplissant une à une avec des seaux et un grand entonnoir en zinc adapté sur le dessus. L’atmosphère s’est peu à peu chargé d’alcool, et, le soir, je me retrouve, complètement saoul, incapable de manger. |